Prononcer {CH}: le choc du chaos

Prononcer {CH}: le choc du chaos

Il y a déjà quelque temps que cette chronique ne s’est plus penchée sur l’un de ces imbroglios que suscite l’orthographe française en matière de prononciation. Une piqûre de rappel s’impose donc, à l’adresse des personnes pour qui la langue de Voltaire est un parangon de clarté et de logique. Cette fois, l’antidote provient du digramme CH, fréquent en français, mais dont la réalisation est parfois imprévisible, surtout pour un francophone peu familier de l’histoire des mots dans lesquels cette graphie apparaît.

CH au début du mot

Le digramme CH au début d’un mot est le plus souvent réalisé comme une chuintante sourde <ch>. C’est la prononciation illustrée par chimère ou chimie, d’origine grecque ; chanter, cheville ou chou, d’origine latine ; chique, choc ou choisir, d’origine germanique ; chakra, cheik ou chicha, issus de langues orientales. Dans des emprunts à l’anglais comme chatter ou check-up, CH devient <tch>.

Les exceptions ne sont pas rares. À l’initiale du mot, CH se prononce <k> dans chaos, chénopode, chiasme, chlore, chœur, choléra, chrême, chrétien, chrome, chronique, chrysalide, etc. Toutes ces formes ont en commun de provenir d’étymons grecs en KH, pour la plupart parvenus jusqu’à nous par l’intermédiaire du latin. On peut leur associer quelques emprunts directs à une langue étrangère, comme l’italien pour chianti.

Avec le groupe SCH, deux prononciations sont possibles : <ch> dans schilling, schlague ou schnaps  ; <sk> dans scherzo ou schiedam. On notera qu’ici la réalisation <sk> pour les formes d’origine grecque n’a rien de systématique. Certes, on a <sk> dans les dérivés de schizo- (schizogenèse, schizophrène, schizose), mais c’est la réalisation <ch> que l’on observe dans schéma (du grec skhêma), schisme (du grec skhisma) ou schiste (du grec skhistos).

CH dans d’autres positions

À l’intérieur du mot, le digramme CH se prononce régulièrement <ch> : acheter, déchet, hachoir, etc. Mais on trouve aussi des CH réalisés <k>. C’est le cas pour les composés des mots déjà cités (anachronique, dichlore, monochrome, etc.), ainsi que pour d’autres dérivés du grec : arachnide, brachycéphale, écho, lichen, orchestre, technique. Ici encore, on peut trouver quelques emprunts à une autre langue, comme machiavélique.

En finale absolue, les occurrences du digramme CH connaissent plusieurs réalisations : <ch> dans sandwich  ; <tch> dans speech ou ranch  ; <k> dans cromlech ou krach. Les manuels d’orthoépie recommandent de ne pas articuler CH dans almanach et de l’oublier dans yacht (prononcé <yot>).

À l’intérieur du mot, la graphie SCH se prononce quelquefois <ch> (dans esche, haschich), mais le plus souvent <sk> dans les emprunts au grec : eschatologie, ischémie, ischion. Par contre, en finale absolue, c’est la chuintante qui réapparaît, toujours dans des emprunts : kirsch, putsch, stockfisch.

CH et l’étymologie

L’inventaire qui précède, loin d’être complet, illustre le défi que doit relever un francophone – surtout s’il est non natif – pour réaliser le digramme CH comme le recommandent les manuels d’orthoépie. Une question bien légitime vient à l’esprit : comment peut-on enseigner une matière d’une telle complexité ? Certes, nombre de ces mots appartiennent à une terminologie spécialisée. Mais ils voisinent avec d’autres, très fréquents.

Il est tentant de se fonder sur l’origine des mots concernés pour proposer quelques règles de base. Le Trésor de la langue française s’est risqué à l’exercice, mais force est de constater que le résultat donne le tournis : les quelques règles générales fondées soit sur une base étymologique, soit sur l’environnement phonétique sont noyées dans un fouillis d’exceptions. Un exemple parmi d’autres : le groupe RCH. Celui-ci est réalisé <rch>, comme dans archard, archée, archevêque, archi-  ; mais les contre-exemples abondent : archaïque, archange, archétype, archiépiscopal, orchestre, où RCH se prononce <rk>.

Cela, sans compter que l’étymologie est parfois prise en défaut. Avec des prononciations différentes du CH dans psychique (<ch>) et dans psychologie (<k>), alors que ces deux mots appartiennent à la même famille. Dans chirurgie (avec <ch>) et dans chiromancie (<k>), qui dérivent tous deux du grec kheir « main ». Dans trachée (avec <ch>) et dans trachéotomie (<k>). Et pourquoi le CH de achillée (de achillea « herbe d’Achille ») se prononce-t-il <k>, alors que Achille est réalisé avec <ch> ?

CH en sursis ?

Une fois de plus se pose la question de la pertinence de ces graphies étymologisantes, en particulier de celles présentant un h qui n’exerce aucune autre fonction que de rappeler l’histoire du mot. Comme cette chronique l’a souligné à plusieurs reprises, une réforme des conventions graphiques qui gouvernent aujourd’hui la langue française ne pourra faire l’impasse sur ces chausse-trapes qui grèvent lourdement l’accès au français.

Qu’ajoute le h étymologique dans chrome ou eschatologie, sinon une confusion dans la prononciation ? Il a bien disparu de mécanique (du grec mêkhanê), graphié méchanique dans le Dictionnaire de l’Académie française jusqu’en 1792. Comme de scolastique ou de scolie (de la famille du grec skholê, d’où est issu école), dont les variantes scholastique et scholie ont persisté jusqu’au 19e siècle.

Cette chronique a déjà évoqué le plaidoyer de Jean-François Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1787) pour l’emploi du K au lieu du CH afin d’éviter des prononciations erronées dans des mots comme chiromancie. À l’époque, l’érudit Marseillais ne se faisait pas d’illusion sur le succès d’une telle proposition qui allait à l’encontre des habitudes graphiques et de l’étymologie. Notre perception a-t-elle beaucoup évolué depuis en matière d’orthographe ?

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