Vous avez de ces mots : {En} trottinette ou {à} trottinette?

Vous avez de ces mots : {En} trottinette ou {à} trottinette?
Belga.

Elles colonisent l’espace public, énervent les automobilistes, sèment la panique parmi les piétons. Les trottinettes électriques envahissent nos cités, au mépris parfois des règles les plus élémentaires de sécurité. Et des règles de grammaire, déplore une lectrice de cette chronique, commentant un article consacré aux déplacements en trottinette électrique. Faut-il verbaliser ce en, comme m’y invite ma correspondante, et lui substituer un à de bon aloi ?

Du latin avant toute chose…

Mes oreilles sifflent déjà : encore un plaidoyer pour la libre circulation d’un tour qui heurte pourtant la logique la plus élémentaire ! Car il est évident qu’on doit distinguer se déplacer à vélo et se déplacer en voiture. Évident, vraiment ? Mon bon monsieur, il faut être de mauvaise foi pour ne pas admettre que, lorsqu’on se déplace dans un véhicule, c’est le en qui s’impose : d’où en voiture, en train  ; mais à pied, à vélo et à trottinette.

Bon dieu, mais c’est bien sûr ! Voilà qui me ramène au temps de ma jeunesse folle, quand on partait de bon matin, quand on partait sur les chemins, à bicyclette… avec Paulette. Et quand on dévalait les rues verglacées en traîneau. À propos, n’est-ce pas à traîneau, puisque ce n’est pas dans le traîneau ? Non, je n’ai jamais entendu cet emploi. Disons alors en patins à roulettes. À moins que ce ne soit à patins à roulettes  ? Il y a de quoi perdre son latin !

Pourtant le latin n’est pas loin lorsqu’on recommande, comme l’Académie française, de « réserver la préposition en aux véhicules ou aux moyens de transport dans lesquels on peut s’installer, prendre place : partir en voiture, en train, en bateau. » Nul ne devrait ignorer que le latin in, d’où provient le en, indique l’intérieur d’une chose ; par contre, le latin ad, qui a donné à, marque une position.

À pied, à cheval, mais en voiture…

L’argument n’a rien d’inconvenant, mais il présente quelques limites. La première est que la perception de lettrés férus de latin n’est sans doute pas partagée par la majorité des francophones d’aujourd’hui. La deuxième est que la caution étymologique elle-même peut se révéler caduque : il est difficile d’encore percevoir un quelconque intérieur dans les compléments de manière (arriver en retard) ou de matière (une statue en marbre).

Toutefois, la faiblesse majeure est celle qui consiste à associer le en de rouler en voiture à l’indication d’un lieu dans lequel on se trouve. Comme le rappelle le Trésor de la langue française, le in latin peut également indiquer la place où l’on se trouve : in aram « sur l’autel ». D’où, en français, les emplois être en selle, monter en croupe, etc. Et, dans la foulée, se déplacer en diligence, en auto, en train, en tram, dans lesquels le complément indique moins l’endroit où l’on prend place que le moyen de locomotion utilisé.

Comme l’explique Claude Duneton, lorsque le vélo se répand à la fin du 19e siècle, les milieux populaires l’adoptent pour se déplacer en vélo, comme d’autres se déplacent en calèche. La préposition en ne s’inscrit pas dans une différenciation intérieur-extérieur, mais elle introduit un nouveau moyen de locomotion, distinct de la marche à pied : à deux roues (en vélo), à trois roues (en tricycle), à quatre roues (en voiture). Puis en tandem, en scooter, en patins à roulettes, en skis – lesquels sont toujours employés avec la préposition en. Et pourquoi pas en trottinette électrique  ?

Que faire alors de l’observation selon laquelle en est remplacé par dans lorsqu’il y a un article ? L’on dit en voiture ou dans une voiture  ; par contre, en vélo a pour correspondant sur un vélo, non dans un vélo. L’argument est fondé, mais il ne peut être systématisé. Bien des moyens de déplacement pour lesquels l’emploi du en n’est pas contesté par les puristes s’accommodent du sur lorsqu’il y a un déterminant : en traîneau/sur un traîneau, en luge/sur une luge, en toboggan/sur un toboggan, et non dans un traîneau, dans une luge, dans un toboggan. Il en va de même avec en tricycle, en tandem, en scooter, en patins (à roulettes ou non), en skis, etc. : c’est la préposition sur qui s’impose, et non la préposition dans.

Pourquoi monter sur ses grands chevaux ?

L’emploi de la préposition en pour introduire un complément qui précise le moyen de locomotion, quel qu’il soit, est donc justifiable. Affranchi de certaines considérations de nature historique, il évite aux francophones de s’empêtrer dans une distinction à/en devenue des plus arbitraires aujourd’hui. Et cela, sans aucune répercussion fâcheuse sur la précision du message. On ne s’étonne donc pas que ce en soit avalisé par de nombreuses plumes de qualité, dont Le bon usage (2016, § 1051 c) fournit une liste copieuse et toujours ouverte.

Mais pourquoi s’est-on acharné sur le malheureux en vélo  ? Sans doute, comme pour d’autres innovations qui prennent de court les grammairiens, parce que la « distinction » en matière de langue repose parfois sur des jugements arbitraires, peu justifiés d’un point de vue strictement linguistique, mais cautionnés par des personnalités soucieuses d’affirmer leur respectabilité langagière. Jugements relayés sans discernement par certains cours de français réduits à des recettes éculées ou par des billets racolant le chaland à grands coups de « Ne faites plus la faute ! »

Rouler en trottinette rejoint donc la liste des effractions verbalisées par certains pandores, mais qu’aucun juge ne sanctionne. En voiture, Simone !

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