La lettre de Claude Demelenne à Stéphane Moreau: «Tes millions, c’est la cagnotte du peuple!»

Claude Demelenne.
Claude Demelenne. - Dominique Rodenbach.

Salut Stéphane,

Tu permets que je te tutoie. En souvenir de nos combats communs. Car nous sommes des ex-camarades. Nous ne nous sommes croisés qu’une fois. Mais je m’en souviens comme si c’était hier. C’était il y a un peu moins de dix ans, lors d’une réception de Nouvel An du PS liégeois. Tu en étais, à l’époque, l’un des piliers. Journaliste « de gauche », je n’ai jamais mis mon drapeau en poche. Ni ma proximité idéologique avec la social-démocratie. Bref, nous appartenions à la même famille.

« Le PS liégeois ? Des pleutres ! »

Lors de notre brève rencontre, je t’ai trouvé rayonnant. Tu avais quelques raisons d’être fier de toi. Tu étais le patron de Tecteo, « la plus grande intercommunale du monde ». Ce n’est pas rien. Tu étais la preuve que l’ascenseur social fonctionne encore. Tu viens d’un milieu populaire ; tu es devenu un capitaliste rouge, sans complexe ni tabou. Bravo l’artiste !

Cher Stéphane, cette réception du Nouvel An était très réussie. Je t’ai trouvé très à l’aise. Les petits fours étaient excellents. Le champagne coulait à flot. Tu étais tout sourire aux côtés de ton pote Jean-Claude Marcourt. Un vrai camarade, celui-là. Pas comme ces pleutres du PS liégeois qui t’ont laissé tomber au premier froncement de sourcils du Boulevard de l’Empereur. Pas comme Laurette Onkelinx, qui a trouvé ton salaire «indécent». Toi aussi, comme Laurette, tu viens du peuple, tu as connu les fins de mois difficiles. Elle ne peut pas te reprocher d’économiser pour tes vieux jours.

« Elio est un gagne-petit »

Mais je repense à Jean-Claude Marcourt. Je me rappelle, il était furieux contre Laurette, qui avait eu des mots méchants à ton égard. « Il n’y a pas de problème Moreau », a déclaré solennellement Jean-Claude. Sa disgrâce a commencé ce jour-là. Elio était fou de rage contre Jean-Claude. Au fond, Elio est un gagne-petit. Cher Stéphane, tu n’as jamais compris comment un fils de prolo comme Elio, a pu, tout au long de sa brillante carrière, se contenter d’un modeste salaire de député, ou de ministre.

Ces dernières années, je t’ai un peu perdu de vue. Mais j’ai suivi de près, dans la presse, ta fulgurante trajectoire. Surtout financière. J’étais fasciné. Enfin, un capitaliste rouge qui s’assume. Enfin un camarade qui est copain comme cochon avec les plus grands capitaines d’industrie. C’est important, d’avoir des copains. Surtout quand on a des soucis. Et des soucis, cher Stéphane, tu en as eu, et pas des moindres, depuis notre furtive poignée de mains. Comme disait Chirac, « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille ».

« Il faut défendre tes acquis sociaux »

A propos d’emmerdes, l’une des pires fut l’odieuse remise en cause de tes acquis sociaux. En gros, tu gagnais un petit million d’euros par an. Pas mal, mais pas de quoi plastronner parmi ta bande de copains, Francois Fornieri, Pol Heyse et les autres. Des vrais ambitieux, ceux-là. Prêts à tout pour gagner des millions. Tes modèles. Pas Jaurès, faut pas rigoler. Fornieri ! Encore un fils du peuple – petit-fils de mineur – qui a pris sa revanche. Fier de rouler en Ferrari. Sa société, Mithra, tourne autour d’une valorisation boursière d’un milliard. Là, cela devient sérieux. Et toi, Stéphane, tu as des étoiles plein les yeux.

Mais reparlons de tes acquis sociaux. Tes anciens camarades ont fait voter un décret qui rabote ton salaire. Des jaloux ! Tu gagnais un petit million par an, plouf, tu devras te contenter d’un ridicule 245.000 euros. Une misère. J’étais triste pour toi. Et même un peu révolté. Je n’ai pas entendu la FGTB protester contre cette agression caractérisée contre le monde du travail. Les syndicats ne sont plus ce qu’ils étaient. Tous vendus au Boulevard de l’Empereur.

« Bien dodu, ton lapin ! »

L’autre jour, je t’ai regardé à l’émission dominicale de Pascal Vrebos, sur le plateau de RTL-TVI. Tu t’es présenté en victime, et tu as eu raison. Quel honnête travailleur accepterait sans chialer qu’on divise par quatre le montant de son salaire  ? J’étais effondré. L’espace de quelques secondes, tu m’as fait pitié. Licencié sans indemnité, ont même réclamé certains. Quelle indécence ! Mais j’ai vite vu dans ton regard que tu ne céderais pas aux chiens, ni aux envieux. J’en étais certain, tu allais sortir un lapin de ton chapeau.

Bien dodu, le lapin. Le Soir l’a révélé, tu es parti avec la caisse. Enfin, une partie de la caisse : 11,6 millions. Beau pied-de-nez aux médiocres qui doutaient de ton esprit visionnaire pour Liège et accessoirement pour ta modeste personne.

« L’homme le plus haï de Belgique »

Evidemment, les journalistes, les donneurs de leçons et tes ex-camarades – qui t’ont même exclu du Parti – ont excité le petit peuple contre toi. Tu es devenu l’homme le plus haï de Belgique. Le gouvernement wallon, noyauté par les gauchistes et les syndicalistes, a déposé des plaintes en justice. La justice de classe va encore frapper, je le crains. Les juges vont s’acharner contre toi, parce que tu es un enfant de la classe ouvrière. Le nouveau président du PS, ce Magnette que tu n’as jamais pu piffer, trop intello, trop doctrinaire, ne sera pas le dernier à dresser les potences.

Ils vont tous te laisser tomber. Même Jean-Claude Marcourt, qui n’a pas encore pris le temps de te téléphoner entre deux séances du parlement wallon. Dans la presse, il se dit «choqué» par tes millions. Sans doute vise-t-il un poste dans le futur gouvernement fédéral. Pour ma part, cher Stéphane, je reste solidaire. Tu peux compter sur moi. Dès aujourd’hui, je mobilise mes amis de gauche et même d’extrême gauche, toujours prêts à pétitionner pour défendre la veuve et l’orphelin. J’ai trouvé un titre sympa pour notre pétition : « Il faut sauver le soldat Moreau ». Ou si tu préfères : « Pas touche aux millions de Moreau ». Les vrais socialistes vont enfin se compter. Tes millions, cher Stéphane, c’est la cagnotte du peuple, je sais qu’ils sont chez toi en lieu sûr. Continue le combat, cher Stéphane. Venceremos !

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