Le mauvais {œil du cyclone}

Le mauvais {œil du cyclone}
EPA.

La VRT est dans l’œil du cyclone » titrait récemment la rubrique Info de la RTBF à propos des critiques essuyées par son homologue flamande de la part de certaines personnalités politiques du Nord du pays. « Encore une expression mal utilisée, réagit un copywriter sur Twitter. L’œil du cyclone est l’endroit le plus calme de cet événement climatique. » Ce type de commentaire revient régulièrement, la saison cyclonique s’étendant sur toute l’année en matière de prescription langagière. Si la réalité météorologique est avérée, pourquoi tant de francophones s’en battent-ils l’œil ?

Ces tours qu’on tient à l’œil

Nous avons une conscience assez nette de l’évolution sémantique des mots. Lorsqu’une entreprise se veut agile, nous comprenons qu’il ne s’agit pas d’une qualité physique. Si votre dessert est une tuerie, ce ne peut être que d’un point de vue gastronomique (et calorique…). Le message que vous allez délivrer n’est entravé que dans les circonvolutions de votre cerveau. Et si vous trouvez que cet inventaire est conséquent, c’est en rapport avec l’accumulation des néologismes de sens qu’il contient, non en raison de sa cohérence.

Ce qui est perceptible à l’échelle d’une ou deux générations l’est bien plus à quelques siècles de distance. L’amant de Molière pouvait être bien platonique comparé à celui de Marguerite Duras. Les beaux yeux glauques du père de Chateaubriand avaient une couleur difficile à associer à une atmosphère lugubre. Bien d’autres exemples pourraient vous étonner, ce qui ne signifie pas que la foudre vous frapperait. Ou même vous épater, ce qui n’entraînerait pas que vous ayez les jambes coupées.

Cette perception est moins nette pour les expressions. Leur caractère figé peut induire le sentiment qu’elles sont parvenues jusqu’à nous avec leur signification initiale. Tout au plus repérons-nous certains classiques, comme avoir maille à partir avec quelqu’un « avoir un différend avec quelqu’un », où maille a cessé depuis belle lurette de désigner une monnaie valant un demi-denier, comme c’est encore le cas dans l’expression vieillie être sans sou ni maille « être sans argent ». Ou faire bonne chère « faire un bon repas », initialement « faire bon accueil », avec ce dérivé du bas latin cara « visage » que certains confondent aujourd’hui avec son homophone chair.

Les changements de signification touchent les expressions à double titre : la modification sémantique qui affecte un des composants du tour (maille, chère) se répercute sur l’ensemble, générant une nouvelle interprétation. Au risque parfois d’aboutir à une acception en contradiction avec le sens initial des mots employés. Une illustration bien connue est celle de la locution solution de continuité. Bien des francophones ne donnent pas à solution son sens technique de « séparation, interruption », mais l’associent à une (vague) opération mentale de « résolution ». Une solution de continuité dans un raisonnement est ainsi comprise comme une constance dans le raisonnement, alors qu’il s’agit en réalité d’une rupture dans la cohérence de ce raisonnement.

Ce cyclone qui nous fait de l’œil

L’œil du cyclone serait-il à ranger au rayon de la maille à partir et de la chère que l’on espère bonne ? Ou est-il plutôt à classer avec l’impertinente solution de continuité  ? Il est incontestable que la locution œil du cyclone a toujours désigné, en météorologie, la zone de calme au centre du tourbillon. Dès lors, son emploi dans l’expression être dans l’œil du cyclone a-t-il connu une évolution ou est-il resté constant depuis son apparition en français ?

Précisons qu’il s’agit ici de l’expression figurée, avec le sens « (être, se trouver) au centre des difficultés ». J’ignore la date de ses premières attestations, mais celles-ci me semblent relativement récentes : ni les dictionnaires du 19e siècle ni le Trésor de la langue française ne les mentionnent. Il se pourrait que l’emploi de l’expression par des non-spécialistes en matière cyclonique soit dès le départ fondé sur une interprétation biaisée de ce qu’est l’œil du cyclone d’un point de vue météorologique.

Je ne suis pas convaincu qu’il ait existé en français un emploi figuré de être dans l’œil du cyclone en conformité avec la réalité météorologique et qui aurait signifié initialement « rester calme dans la tourmente », comme on le prétend parfois. De ce point de vue, il est intéressant de constater que l’expression anglaise in (the) eye of the storm est employée, au figuré, avec une acception identique à celle du français. C’est aussi le cas du néerlandais, avec le tour in het oog van de storm, lequel fait d’ailleurs l’objet de la même critique que son équivalent français. Comme il n’est nullement improbable que l’expression française (comme la néerlandaise) soit un calque de l’anglais, l’emprunt a pu être aussi de nature sémantique.

Les incertitudes qui pèsent sur cette analyse n’oblitèrent pas une évidence : dans le domaine des tours figurés, le sens propre des mots est parfois méconnu. Qui identifie le sens « retard dans l’exécution d’un acte » pris par le nom demeure dans l’expression il y a péril en la demeure  ? Qui pense encore à des clous en métal (ceux d’un passage clouté) lorsqu’il est question de sortir des clous ou de rester dans les clous  ? Qui se représente encore les bornes comme des pierres plantées ou des buttes de ciment dans l’expression dépasser les bornes  ?

L’œil du cyclone, une fois qu’il a quitté la sphère météorologique, perd de son intensité sémantique. Si les spécialistes y voient une zone de calme, le profane devine qu’il s’agit d’un calme bien trompeur, celui que l’on observe après et avant la tempête. Celle-ci emporte tout sur son passage, y compris le souci de précision terminologique lorsqu’il est question des emplois figurés de œil du cyclone. Voilà pourquoi bien des francophones se fourrent le doigt dans l’œil à ce sujet…

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