{Gilets jaunes}, j’écris votre nom

{Gilets jaunes}, j’écris votre nom
Belga.

Voilà un an qu’est né en France un mouvement de contestation dont peu d’observateurs avaient pressenti la longévité. Le week-end dernier était le cinquante-troisième d’affilée à connaître des manifestations parfois violentes, acte 53 d’un malaise social persistant. Il n’est ni du ressort ni du propos de cette chronique d’aborder le sujet dans ses dimensions politiques ou sociales. Le point de vue sera linguistique, avec une lorgnette prise par le petit bout : celui de la graphie du nom de ce mouvement, aussi protéiforme que la réalité qu’il désigne : gilets jaunes, Gilets jaunes, « gilets jaunes » et autres variantes entre lesquelles le choix n’est peut-être pas innocent.

Avec ou sans guillemets

Lorsque le mouvement des gilets jaunes s’est fait connaître, la majeure partie de la presse écrite a usé des guillemets pour encadrer la locution. Ce signe typographique a souvent comme fonction d’isoler un groupe de mots que l’on cite, en discours direct ou indirect. Mais un autre usage – qui se rencontre de plus en plus – est d’utiliser les guillemets pour attirer l’attention sur un mot ou une locution dont l’emploi ne relève pas du langage ordinaire. On peut ainsi encadrer un néologisme (débusquer les « infox »), un régionalisme (de l’eau qui « spite »), un xénisme (une « remontada » épique) ou une forme singulière (un coup de « pousse »).

La locution gilets jaunes ne relève pas, à proprement parler, de ces catégories lexicales. Mais on comprend que, dans ses premières apparitions écrites, il ait fallu l’isoler par des guillemets pour permettre au lecteur de l’identifier comme un nom collectif, et pas comme un simple nom commun. Il s’agit de comprendre qu’un rassemblement de « gilets jaunes » réunit des personnes ; ou que l’effet « gilets jaunes » sur l’économie n’est pas en rapport avec le secteur de l’habillement. Cela est tout aussi nécessaire lorsque le singulier s’impose : dès que les gens voient un « gilet jaune », ils paniquent.

Si quelques organes de presse écrite ont conservé les guillemets jusqu’à ce jour, d’autres les ont progressivement abandonnés. Le public étant devenu familier du nom collectif gilets jaunes, qu’apportent encore les guillemets ? Des voix se sont élevées pour réclamer que l’on supprime ce signe typographique qui pouvait suggérer une mise à distance dans l’emploi de la locution, avec ce que cela peut sous-entendre de condescendance ou de mépris. « Il y a un moment où la réalité n’a plus besoin de pincettes » écrivait un twitto à ce sujet.

Avec ou sans majuscule

Un autre procédé typographique a été mis à contribution dès l’apparition des gilets jaunes dans l’actualité : l’emploi de la majuscule. Nul doute qu’un des objectifs poursuivis avec l’emploi des guillemets se retrouve ici : indiquer au lecteur qu’il a affaire à un nom collectif et non à un simple nom commun. Dans la grande majorité des cas, la majuscule n’a été utilisée que pour le noyau de la locution : les Gilets jaunes  ; elle est rarement attribuée à l’adjectif qualificatif (les Gilets Jaunes), où sa justification poserait d’ailleurs question.

À la différence des guillemets qui peuvent donner le sentiment d’une distance critique entre le scripteur et ce qu’il écrit, la majuscule revêt souvent une valeur méliorative. C’est elle que l’on trouve notamment dans des titres honorifiques (Sa Majesté) ou dans des acceptions particulières (la Révolution, la Résistance). Mais c’est aussi la majuscule que l’on applique à des dénominations de mouvements qui marquent une période de l’histoire : les Bonnets rouges, les Chemises rouges, les Brigades rouges.

Si la majuscule est une forme de consécration, elle indique aussi le statut particulier du mot où elle apparaît. Le passage à la minuscule supprime cette indication et rend « commun » le nom collectif. C’est ce qui est arrivé aux cols blancs et aux blouses blanches, identifiés comme des catégories socioprofessionnelles et non plus comme des objets. Il en va de même pour les cannes blanches, qui désignent les aveugles ou les personnes malvoyantes. Ces formes lexicalisées sont intégrées dans la nomenclature des dictionnaires : elles disposent d’une assise solide et durable dans le vocabulaire français.

Écrire gilets jaunes sans guillemets et sans majuscule supprime toute marque typographique qui mettrait la locution en marge de la langue usuelle. D’autres indices d’intégration apparaissent çà et là. Tel l’emploi en apposition : « un leader gilet jaune […] a été interpellé par la gendarmerie ». Ou cette forme féminine : « un policier pousse violemment unegilet jaune en fin de manifestation ». Ou déjà quelques dérivations (morphologiques) : « la giletjaunisation de tous les sujets » ; « en France, patrie du giletjaunisme ».

À vous de choisir

Les observations qui précèdent montrent que la typographique peut nous placer devant des choix autres qu’esthétiques. Pour qui est averti des conventions en la matière, il n’est nullement équivalent d’écrire « gilets jaunes », Gilets jaunes ou gilets jaunes. Comme me le faisait remarquer Nicolas Ancion qui m’a aimablement soufflé le thème de ce billet, des journaux idéologiquement proches adoptent une même typographie pour désigner les contestataires dont le gilet jaune est devenu le symbole.

Cette observation n’est valable que pour des organes de presse qui ont une politique éditoriale fixée en la matière. Les autres laissent à chaque journaliste le soin de choisir la graphie qui correspond le mieux à ses convictions, grammaticales et/ou idéologiques. Dans le cas du Soir, la locution gilets jaunes, sans guillemets ni majuscule, semble avoir la cote aujourd’hui, mais elle n’a pas complètement évincé « gilets jaunes ». À l’heure où votre quotidien favori lance l’opération « Nouveau mot de l’année 2019 », une harmonisation typographique est peut-être la bienvenue…

Nouveau mot de l’année 2019 : à vos propositions !

Pour la cinquième année consécutive, Le Soir vous invite à participer à l’élection du nouveau mot de l’année. Autrement dit, le mot ou la locution qui a connu en 2019 une diffusion significative et qui n’est pas (encore) repris dans les dictionnaires usuels tels que le Petit Robert ou le Petit Larousse. Une nouveauté marque cette édition 2019 : la rédaction de la RTBF, déjà relais en 2018, est dorénavant associée à l’ensemble de l’opération.

Comme lors des éditions précédentes, la première phase permet de recueillir vos propositions, et ce jusqu’au 29 novembre prochain. Une sélection sera ensuite opérée, de manière à soumettre à vos suffrages en décembre une dizaine de candidats au titre de « nouveau mot 2019 ». Les résultats seront connus à la fin de cette année.

Je vous invite à contribuer à cette opération qui est un excellent baromètre de l’évolution du vocabulaire contemporain et qui témoigne de votre attention à cette dimension importante de la langue française. Pour participer, il vous suffit d’activer le lien suivant :

https ://plus.lesoir.be/261028/article/2019-11-18/quel-sera-le-nouveau-mot-de-lannee-2019-sondage

D’avance, merci pour vos propositions !

Nouveau mot de l’année 2019: à vos propositions!

Michel Francard

Pour la cinquième année consécutive, Le Soir vous invite à participer à l’élection du nouveau mot de l’année. Autrement dit, le mot ou la locution qui a connu en 2019 une diffusion significative et qui n’est pas (encore) repris dans les dictionnaires usuels tels que le Petit Robert ou le Petit Larousse. Une nouveauté marque cette édition 2019 : la rédaction de la RTBF, déjà relais en 2018, est dorénavant associée à l’ensemble de l’opération.

Comme lors des éditions précédentes, la première phase permet de recueillir vos propositions, et ce jusqu’au 29 novembre prochain. Une sélection sera ensuite opérée, de manière à soumettre à vos suffrages en décembre une dizaine de candidats au titre de « nouveau mot 2019 ». Les résultats seront connus à la fin de cette année.

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