Des {pneus neige} ou des {pneus neiges}?

Des {pneus neige} ou des {pneus neiges}?

Il est grand temps de penser à équiper votre voiture de pneus neiges », m’écrit mon prévenant garagiste. Cette attention me comble d’aise : ma sécurité est entre de bonnes mains. Davantage que la maîtrise orthographique pour ce pneus neiges qui va se faire recaler au contrôle technique. Il est recommandé d’écrire pneus neige, sans aligner les marques de nombre. Mais pourquoi traiter cette expression différemment de témoins clés ou objets types  ? Ne pourrait-on pas appliquer la même tolérance que celle qui autorise disques lasers ou jeux vidéos  ? La prudence s’impose sur un sol devenu subitement glissant.

Apposition attachée ou détachée ?

Votre grammaire française vous a appris, naguère ou jadis, ce qu’est une apposition. Il s’agit d’un terme, simple ou composé, que l’on juxtapose à un nom pour le définir, le préciser ou le qualifier : le chocolat, fierté de notre pays ; la maison la plus chère, celle que tu as visitée ; elle n’espère qu’une chose, revenir au pays. Parfois, l’apposition peut se joindre à d’autres mots que le nom : écrire, cette ascèse permanente  ; honte sur toi, homme sans parole.

Les exemples qui précèdent illustrent l’apposition « détachée » : celle qui est séparée du nom support par une ponctuation, une virgule à l’écrit ou une pause à l’oral. Pour certains grammairiens, il existe aussi des appositions réunies au nom par une préposition, comme dans la ville de Bruxelles, le mois de novembre, la fête de Noël, ce coquin de voisin. Dans ces constructions où la préposition est considérée comme « vide », il y a toutefois divergence sur le choix du terme apposé : pour certains, c’est le second (Bruxelles, novembre, etc.) ; pour d’autres, c’est le premier (ville, mois, etc.) qui fonctionne donc comme une apposition antéposée.

Une dernière catégorie est celle des appositions « attachées », sans élément intercalé entre le nom support et l’apposition : voyage éclair, remède miracle, film culte, entreprise modèle. Pour ces tournures, la question des marques d’accord se pose : écrit-on des cas limites ou des cas limite  ? J’ai déjà évoqué ce sujet dans un billet antérieur de cette chronique, traitant de la variabilité de mots comme audio, stéréo et vidéo dans des expressions du type cassettes audio(s), casques stéréo(s), jeux vidéo(s). J’y rappelais que la plupart des appositions attachées offrent la possibilité d’un accord en nombre. Tout en suggérant que, dans ces expressions, audio, stéréo et vidéo étaient plus proches des emplois adjectivaux que des emplois nominaux.

Apposition ou complément de nom ?

Revenons à nos pneumatiques, car l’hiver approche. Dans pneu neige, peut-on considérer neige comme une apposition attachée ? Ou, plus audacieusement, comme un emploi adjectival ? Dans les deux cas, cela justifierait la graphie pneus neiges. La seconde hypothèse ne résiste pas longtemps à l’analyse : les seuls emplois adjectivaux de neige se rencontrent sous la forme de la locution prépositive de neige « d’une blancheur éclatante » : être couleur de neige, des cheveux de neige, un sein de neige. Avec pneu neige, nous sommes loin du compte.

S’agirait-il alors d’une apposition (attachée), comme le mentionne le Petit Robert à l’entrée pneu  ? La construction paraît similaire, mais la juxtaposition pneu neige n’est que de surface. À la différence de remède miracle, où le remède est un miracle, de lampe témoin où la lampe est un témoin (de l’allumage), le pneu n’est pas neige : il est approprié à la neige. Pneu n’est pas davantage été, hiver ou quatre saisons dans les autres emplois en rapport avec les conditions climatiques : pneu été, pneu hiver, pneu quatre saisons. Les variantes avec préposition pneu d’été, pneu d’hiver confortent cette analyse.

Il est donc plus pertinent de considérer ces expressions comme des constructions directes de complément de nom (Bon usage, 16e édition, 2016, § 354), où la préposition a disparu ou peut disparaître. De longue date, celles-ci sont attestées avec des noms propres : la tour Eiffel, le quai Conti, la rue Charlemagne, le Musée Grévin. Aujourd’hui, il est question de la génération Internet, la stratégie Merkel ou l’effet Greta (Thunberg). Le procédé s’est étendu à des noms communs : bas [en] nylon, guidage [au] laser, thé [au] citron, impression [en] couleur, taxe [sur le] carbone.

Pour les appositions attachées qui s’inscrivent dans un rapport d’équivalence avec le support, la cohérence d’accord est justifiée. Par contre, pour les constructions directes de complément de nom, chaque élément est indépendant de ce point de vue : cela s’observe dans des expressions comme une opération portes ouvertes, un hôtel trois étoiles, des modèles dernier cri où le nombre est spécifique à chaque constituant. Les pneus neige sont à ranger dans cette catégorie.

Sans doute a-t-on affaire ici à une distinction grammaticale qui ne tombe pas sous le sens et dont les applications sont essentiellement limitées à l’écrit. Mais il est préférable de bien différencier les types de construction, sous peine d’un dérapage orthographique que le regretté Manu Thoreau aurait ponctué d’un « bardaf, c’est l’embardée »…

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