«Pisa: regarder au-delà des moyennes»

«Pisa: regarder au-delà des moyennes»

Les nombreux commentateurs des résultats de Pisa 2018 agitent des moyennes sans guère s’interroger sur ce qu’elles cachent. En Fédération Wallonie-Bruxelles, certains regrettent nos médiocres 481 points moyens en lecture ; d’autres tentent de se réjouir parce que la moyenne internationale chute encore plus vite que la nôtre. En Flandre, les uns stigmatisent un net recul des scores Pisa, pendant que d’autres soulignent une position qui demeure au-dessus de la moyenne OCDE.

Pourtant, la comparaison des performances moyennes des pays et leur classement sur cette base est sans doute la leçon la moins convaincante que l’on puisse tirer de ces enquêtes internationales. Pisa ne mesure que les compétences prioritaires aux yeux de l’OCDE et une étude portant sur d’autres sujets – histoire, géographie, économie, arts, littérature… – fournirait peut-être des classements fort différents. Il se pourrait aussi que certains pays soient favorisés par les spécificités de leurs programmes, par l’habitude des élèves d’affronter ce genre de tests, etc.

En revanche, on doit admettre que les écarts Pisa entre élèves d’un même pays constituent bien une mesure valide et comparable des inégalités scolaires. Et là, malheureusement, c’est la Belgique qui détient le pompon. Les élèves francophones appartenant au quart le plus riche obtiennent, statistiquement, 109 points de plus que les élèves du quart le plus pauvre. 109 points ! Voilà l’ampleur de l’injustice, voilà ce qu’il faut comparer aux quelque 5 ou 10 points de variation du score moyen dont on fait tant de cas. La Flandre détient le record européen absolu, avec 114 points de différence entre les quartiles riche et pauvre. Pour comparaison, l’écart est de 72 points en Norvège et en Irlande, 75 en Italie, 78 en Finlande, 82 au Royaume-Uni… Et ce n’est pas tout. C’est aussi en Belgique que les élèves échappent le plus difficilement à leur destin social : les plus fortes corrélations entre l’indice socio-économique et le score Pisa s’observent en Flandre (r=0,44), en France et en Fédération Wallonie-Bruxelles (0,43). C’est nettement plus qu’en Norvège (0,298), en Italie (0,31) ou au Royaume-Uni (0,32). Or, c’est la combinaison de ces deux caractéristiques – écart entre riches et pauvres et degré de corrélation élevé – qui est symptomatique d’une forte iniquité scolaire.

Mais pourquoi les systèmes scolaires belges, qui mènent des vies séparées depuis trente ans – nous sommes les seuls à n’avoir même plus de ministre national de l’éducation – partagent-ils ce triste record d’iniquité scolaire ? Qu’avons-nous donc en commun ? Certes pas les conditions de financement puisqu’un élève flamand coûte désormais 20 % de plus au contribuable qu’un élève francophone. En revanche, nous avons hérité, au Nord comme au Sud, d’un enseignement divisé en réseaux concurrents, où le recrutement des écoles se fonde presque exclusivement sur le « libre choix » parental. Ce marché scolaire, l’un des plus libéraux au monde, est le principal facteur générateur de ségrégation sociale et académique et donc d’inégalités sociales entre écoles et entre élèves.

Là encore, Pisa apporte des preuves incontournables pour qui veut bien regarder au-delà des moyennes. On peut en effet y observer la division en « écoles de riches » ou « de pauvres », ainsi que son impact sur les inégalités de résultats. En Belgique, que ce soit au Nord ou au Sud, les écarts entre écoles sont plus importants qu’ailleurs et ils s’expliquent pour 77 % par leur composition sociale. Au Royaume-Uni, pourtant réputé pour ses écoles privées élitistes, ce n’est « que » 55 %, en Italie 48 %, en Finlande 42 %, en Norvège 27 % seulement. Seules la France et l’Allemagne, avec son système d’orientation dès l’âge de 11 ans, s’approchent des 70 %.

A ceux qui douteraient encore, recommandons d’examiner le cas de la Suède. Ce pays, qui partage un tronc commun jusque 16 ans avec la Finlande et la Norvège, dégringole pourtant dans les classements d’équité, affichant désormais des indices de ségrégation sociale et académique proches de ceux du Royaume-Uni. C’est le résultat d’une politique d’ouverture au marché, aux réseaux et au libre choix, introduite progressivement en Suède depuis les années 90. Voilà une leçon importante : n’en déplaise aux défenseurs du Pacte d’excellence, il ne suffira pas de prolonger le tronc commun pour sortir de notre triste record. Il faudra aussi avoir le courage de réguler beaucoup plus drastiquement le marché scolaire afin d’organiser la mixité sociale.

Ce n’est pas qu’une question d’égalité des chances pour l’avenir professionnel des jeunes. L’enjeu est d’abord démocratique : assurer l’équité dans l’accès aux savoirs, afin de permettre à chacun de prendre part aux débats et décision qui engagent notre avenir commun.

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