La chirurgie humanitaire: «Pourquoi pas moi?»

La chirurgie humanitaire: «Pourquoi pas moi?»

Je m’appelle Samantha, je suis née dans un village très pauvre dans le nord-ouest de l’Ethiopie. A la naissance ma lèvre supérieure était fendue. Pendant plusieurs années mes parents cachèrent ma bouche avec un voile. J’allais à l’école. Un jour, ils m’emmenèrent consulter un chirurgien plasticien à Addis Abeba. Ses honoraires correspondaient au salaire annuel de mon père, paysan. Nous étions quatre enfants dans notre petite habitation. Les habitants du village s’étaient cotisés pour payer notre déplacement dans la capitale. Nous rentrâmes au village, ma lèvre non corrigée. Puis, un jour, nous apprîmes qu’une mission européenne venait opérer bénévolement « les lèvres » dans l’hôpital de la région. Pleins d’espoir, nous nous rendîmes à la consultation. Des centaines d’enfants porteurs de la même malformation attendaient dans une salle d’attente bondée, torride. Je rencontrai enfin un chirurgien européen qui me dit que je serais opérée dans deux jours. Aucun lit prévu avant l’opération. Je dormis dans les bras de ma mère à même le sol dans un couloir de l’hôpital. On nous apporta de l’eau et un plat traditionnel éthiopien.

D’autres enfants, atteints de la même cruauté de la nature, étaient assis dans ce même couloir dans l’attente de la visite d’un médecin humanitaire. Puis, le jour de l’intervention arriva ! Bien qu’heureuse, une appréhension m’envahit à la vue du bloc opératoire puis je tombai dans le grand trou de l’anesthésie. Je me réveillai dans un lit. Ma mère était près de moi et me montra avec un miroir ma lèvre corrigée. Je fus surprise et un peu effrayée par les fils de sutures et le sang séché sur ma lèvre. Puis, de retour au village, je pus regarder mes amis, me joindre à leurs jeux sans essuyer leurs quolibets.

Mais, pourquoi moi ? Mais, tous les enfants qui attendaient, comme moi, dans ce couloir anonyme ont-ils été opérés ? Non !

Ces missions humanitaires ne peuvent soigner tous ces petits car elles sont de courte durée (10 jours). Certaines opérations durent parfois une demi-journée. L’anesthésie est très délicate. Nous avons tous, médecins humanitaires, en fin de mission, un goût amer de ne pouvoir opérer tous ces petits et ils sont nombreux.

Une affection génétique toujours bien présente

Je m’appelle Pedro ! J’ai 12 ans et j’habite une petite maison à la frontière du Nicaragua et du Honduras J’ai appris à la télévision locale qu’une mission était organisée par une mission humanitaire à Managua. J’en avais marre des railleries de mes « amis ». Je n’ai rien dit à ma famille mais j’ai épargné en cachette pour me permettre d’aller en vicinal de mon village à l’hôpital de Managua pour me faire opérer. J’ai été bien accueilli par toute l‘équipe, émue de ma démarche. Après les examens opératoires, ma lèvre fut corrigée. Je fus opéré avec mes habits ; mes « baskets » dépassaient du champ opératoire… Je suis sorti le lendemain de l’hôpital pour rejoindre mon village en cachant ma lèvre opérée avec un mouchoir ! Avant de partir, j’ai dit aux médecins de la mission que j’étais venu à Managua avec mes propres deniers, à l’insu de ma famille « en espérant qu’un jour mon père m’embrasserait »

Sa détermination était émouvante ; mais de nouveau l’équipe humanitaire est repartie ne pouvant opérer tous les petits en attente.

Je m’appelle Neferet. Je suis née en Nubie avec la lèvre supérieure fendue. J’avais 13 ans lorsque mon père apprit par le journal Al Ahram qu’un chirurgien belge venait opérer à l’hôpital universitaire d’Assiut, ville du sud de l’Égypte le long du Nil, des enfants porteurs de fentes labio-palatines. À notre arrivée à l’hôpital : la cour des miracles ! Des centaines d’enfants, d’adultes porteurs de pathologies variées. La cohue voire le cahot !

Il nous fallut une journée pour établir une sélection des petits que nous opérerions pendant la mission de 10 jours et établir un programme opératoire précaire mais tous les jours de nouveaux petits affluaient. Lors de cette consultation où nous donnions priorité aux petits égyptiens, nous récusâmes une jeune nubienne de 14 ans accompagnée de son père, au regard d’acier, porteur d’une djellaba bleue nuit. Il n’accepta pas notre refus. Il restait immobile dans la salle d’attente. Nous le retrouvâmes le soir devant le domicile privé de mon collègue égyptien à qui il indiqua de son index que je devais opérer sa fille.

Je l’opérai, le lendemain matin puis ils reprirent leur très longue route de retour vers la Nubie. Je ne sais plus combien d’enfants non opérés je laissai derrière moi lors de mon retour en Europe. Je pourrais vous conter d’autres contrariétés chirurgicales vécues dans d’autres pays (Nicaragua, Kenya, Bangladesh…). Mon sentiment est un profond sentiment d’injustice dont sont victimes tous ces enfants qui vivent dans des pays où les soins de santé sont précaires voire inexistants.

Combien de fois m’a-t-on dit : « Il n’y a plus de fentes en Belgique ». Faux !

La fente labio-palatine est une affection génétique : l’incidence est la même partout dans le monde : en Égypte, au Nicaragua, au Bangladesh, en Éthiopie… en Belgique. Elle est de 1/800 naissances ; elles peuvent être plus ou moins sévères.

Pas irréalisable

Quelle différence entre la Belgique et l’Éthiopie ? Tout simplement, des soins de santé organisés qui prennent en charge la malformation depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte et qui sont inexistants dans certains pays africains et notamment et autres pays du tiers-monde. La Belgique est privilégiée.

Je terminerai mon propos sur la notion d’enseignement de cette chirurgie très spécialisée et délicate. Le but des missions humanitaires est avant tout d’opérer les petits mais de former les chirurgiens locaux. Certains chirurgiens étrangers viennent plusieurs mois se former en Europe. Force est de constater que de retour dans leur pays, ils éprouvent d’énormes difficultés pour convaincre les autorités de santé d’établir des structures pour la prise en charge de ces enfants porteurs de fentes labio-palatines qui affectent une minorité de leur population. Priorité est donnée à d’autres pathologies (Malaria, Ebola, Noma, prévention du Sida…).

La solution : créé un système de santé semblable au nôtre. On peut rêver !

Cependant, les Vietnamiens opéraient un nombre considérable d’enfants. Les chirurgiens de l’hôpital Ni Dong 1 à Ho Chi Minh ville partaient une semaine par mois opérer en province des centaines d’enfants porteurs de fentes labio-palatines. Les écoles étaient transformées en hôpital de campagne et plusieurs chirurgiens opéraient les petits dans la même salle. Les régimes communistes ont toujours donné priorité à la santé et à l’enseignement. Il faudrait pouvoir reproduire dans les pays d’Afrique le modèle vietnamien.

A mes yeux, ce n’est pas irréalisable !

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