«Bruxelles, ville sanctuaire de la culture»

La réalisation du musée Kanal est un exemple parmi d’autres de la politique culturelle ambitieuse menée à Bruxelles.
La réalisation du musée Kanal est un exemple parmi d’autres de la politique culturelle ambitieuse menée à Bruxelles. - Sylvain Piraux.

Le mois dernier, depuis plusieurs endroits du monde, de la part d’artistes de divers continents, on m’a posé beaucoup de questions concernant les économies dans le domaine de la culture décidées par le nouveau gouvernement flamand. Au-delà de la solidarité, l’incrédulité prévaut : quel est l’intérêt du gouvernement flamand de saper dans l’un de ses meilleurs atouts, sachant que sur un budget total, cela ne rapporte que « peanuts » ? La Flandre n’est pas seulement connue pour ses artistes à Paris ou Marseille, mais aussi à Tunis, New York, Le Cap ou Sao Paulo. Via les réseaux sociaux, les choses vont vite quand un tout nouveau ministre de la Culture envoie balader les artistes. Cela nécessite de la résistance mais aussi une alternative urbaine et européenne.

Un rayonnement international

C’est à travers ses grandes villes que la Flandre est présente dans le monde. Via ses structures artistiques et culturelles. Pas seulement à travers ses grandes stars au firmament. Nous ne sommes plus dans les années 80. De nombreux jeunes artistes et compagnies, souvent issus de cultures diverses, ont depuis le tout début une envergure internationale. Sachli Gholamalizad, Seppe Baeyens ou Radouan Mriziga en sont la preuve. De plus, il ne s’agit pas seulement d’artistes flamands dans le monde, mais aussi d’artistes pionniers du monde entier qui se sont installés chez nous. Meg Stuart, Peeping Tom, Milo Rau : tout le monde nous les envie. Aussi nécessaire que fut la récente discussion sur les subventions flamandes, des points clés n’ont pas été mis en débat _ que « notre » culture est plus que jamais un mélange de culture interculturelle et cosmopolite. A Anvers, Gand, Ostende, Genk ou Bruxelles, on produit déjà une culture flamande diversifiée et multilingue, à l’image de ces villes flamandes. Le canon imminent reflétera-t-il cela ? Et comment intégrer cette réciprocité dans le débat sur les budgets de la culture flamande ? Au cours de la dernière décennie, la Flandre a été une région qui a produit des artistes, mais en même temps, des artistes du monde entier ont également trouvé un soutien, parfois même un asile. Combien cela nous a-t-il « coûté » et combien cela nous a-t-il rapporté ? Ou préférons-nous nous en débarrasser, car cela ne rentre pas dans notre canon et notre « culture dominante » ?

Un « canon » exclusif

Il est à craindre que poser la question au nouveau cabinet culturel équivaille à y répondre. Qu’il y ait eu ou non un agenda caché ces dernières années, les cartes sont sur la table depuis septembre dernier : un accord de coalition dans lequel les arts sont instrumentalisés pour la formation de la nation flamande, l’ambition d’un canon flamand presque toujours exclusif plutôt qu’inclusif, et des économies très ciblées – elles concernent principalement les jeunes artistes innovants et des compagnies qui n’appartiennent pas à des institutions flamandes établies. Que récoltez-vous avec de tels choix politiques : un répertoire artistique sans risque, confirmé, avec la « beauté » comme porte-étendard. L’opéra, par exemple, et de nombreux ténors de la politique flamande en deviennent subitement de grands fans. Il faudra voir s’il s’agit d’opéra critique et contemporain avec lequel Gérard Mortier, Bernard Foccroulle et Peter De Caluwe ont placé notre pays sur la carte du monde.

Un dialogue de sourds inutile

La résistance doit bien sûr continuer, car il y a encore beaucoup à perdre. Cela peut d’ailleurs aller très vite. Dans le cycle structurel de 2022, il est possible de défaire d’un seul coup ce qui s’est construit sur trente ans. La mobilisation des artistes et du public a été impressionnante, bien que le silence de certains directeurs de grandes structures flamandes soit également frappant. Le directeur du KVS, Michael De Cock, n’était-il pas trop souvent seul sur les barricades ? Tout aussi essentielle est la question de savoir si nous pouvons nous limiter à un dialogue de sourds avec le gouvernement flamand. Quelles sont les alternatives, qui sont les autres interlocuteurs, quel autre cadre pouvons-nous progressivement créer pour une culture urbaine et cosmopolite du futur ? Qui donc devra aussi être plus ouverte et transversale, avec davantage de passerelles vers d’autres secteurs de la société que ce n’est le cas actuellement ? Ne soyons pas naïfs : il n’y aura jamais de place pour cela au sein d’un canon flamand défini par la N-VA. Les premières mesures d’économie le prouvent aussi : elles sont bel et bien purement idéologiques. Certains pouvoirs locaux ont déjà détecté la contradiction inconciliable entre nation monoculturelle et ville mixte. C’est peut-être essentiellement pragmatique, et alors ? Les bourgmestres doivent garantir le vivre ensemble dans des contextes locaux toujours plus internationalisés. Les artistes et les initiatives culturelles y jouent un rôle clé.

Une initiative courageuse

« Un choix conscient » qui ne fait que « nous renforcer en tant que ville » : c’est ainsi que le bourgmestre de Gand Mathias De Clercq, dont le parti siège avec la N-VA dans le gouvernement flamand, a annoncé le choix de Gand de quadrupler le budget des infrastructures culturelles, et d’augmenter celui des subventions de fonctionnement de plus de 30 %. Un signal tout aussi important est venu de Bruxelles. Le bourgmestre Close et l’échevine Persoons ont lancé « Kangouroe-Bxl » : 200.000 euros supplémentaires pour les projets d’artistes et de compagnies sans subventions culturelles, et 100.000 euros supplémentaires pour les maisons qui ont une convention avec la ville. Lorsque je dirigeais le KVS de 2001 à 2016, une chose pareille était totalement impensable. Augmenter le budget de la culture urbaine pour des initiatives flamandes, en réponse explicite aux économies du gouvernement flamand ? Bruxelles se rend compte qu’elle a besoin de ces jeunes artistes, souvent internationaux, pour la ville de demain. Du moins, si l’horizon est Bruxelles en 2030, et non Bokrijk.

Une gestion bruxelloise prise au sérieux

Certes, à Bruxelles, nous avons tous les atouts en main pour renforcer un nouveau cadre, en collaboration entre la région, la ville et les communes, et si possible en concertation avec la nouvelle Commission européenne. Tout le monde a intérêt à ce qu’il y ait une culture urbaine et cosmopolite dans la capitale de l’Europe. « Kangouroe-Bxl », le nouveau Musée Kanal, la prochaine candidature à la capitale culturelle européenne 2030 : ce sont des pierres angulaires sur lesquelles peut reposer une politique culturelle bruxelloise à part entière. Cela devra s’inscrire dans un ensemble plus large, avec un but plus « noble » : une ville plus vivable et partagée. Les premiers actes politiques de plusieurs ministres bruxellois ont déjà montré qu’ils s’en préoccupent. Ils ont été mandatés pour adopter une approche différente de la gestion de la ville, ils le prennent au sérieux. Elke Van den Brandt avec une vision de la mobilité, Vervoort qui se risque à la culture, Gatz qui repousse les frontières autour du multilinguisme et de l’enseignement, Maron avec beaucoup d’ambition dans le domaine de la démocratie participative et de l’environnement, Smet qui prend des mesures en matière d’urbanisme et de coopération internationale. Ce sont aussi tous les ingrédients d’une vision culturelle intégrée qui n’est pas portée par un canon, un répertoire et une beauté. Et qui a un autre objectif qu’un « retour sur investissement » économique. Fixons notre propre cadre, soyons plus ambitieux et engageons-nous dans le vivre ensemble chaleureux, solidaire et citadin de demain. Pour cela, nous avons plus que jamais besoin de nos créateurs culturels. Que le nouveau ministre de la Culture s’en rende compte ou non : c’est sa perte, pas la nôtre.

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