{Mr} Jekyll ou {M.} Hyde?

{Mr} Jekyll ou {M.} Hyde?

C’est de la twittosphère que vient, une fois encore, le sujet de ce billet. Tout a commencé, dès le premier janvier de cette année, par cette supplique  : « Par pitié, arrêtez avec vos “Mr.”, l’abréviation de Monsieur est “M.”. Je vois ça TOUS les jours, ça m’insupporte. » Ce message, aux relents d’une Saint-Sylvestre difficile, a été relayé − et approuvé – maintes fois, jusqu’à ce qu’un certain Maître Roger jette un pavé dans la mare  : « l’Académie elle-même a longtemps hésité, son édition de 1935 indique l’usage de “Mr” (sans point). » Il n’en fallait pas plus pour que les twittos s’en donnent à cœur joie, pour le plus grand plaisir de votre chroniqueur.

Souvent l’Académie varie…

Rectifions d’abord la date citée par le magistral twitto : il s’agit de l’édition de 1835 du Dictionnaire de l’Académie. Et ajoutons les précisions données dans Le bon usage (2016, § 112 R 4) : « C’est depuis 1762 que l’Académie, art. abréviation, donne comme ex. M. pour Monsieur. En 1694, elle donnait Mr et, assez curieusement, en 1718 et en 1740, Mr. avec un point. Littré donne encore Mr art. abréviation, mais Mr ou M. art. monsieur, Rem. 2. » En réalité, l’abréviation Mr. n’est guère étonnante en 1718 ou en 1740 : des textes d’académiciens l’attestent dès 1694. Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1787) l’a également adoptée, sans mentionner une autre possibilité.

D’où viennent ces deux variantes ? Des deux procédés d’abréviation en vigueur dans la langue française. L’un consiste à réduire le mot à son début, en le terminant par un point. C’est le cas de p. pour page, s. pour siècle, P.S. pour post-scriptum, etc. Parfois, le mot conserve plusieurs lettres de son initiale, notamment dans des abréviations peu courantes (art. pour article  ; rem. pour remarque) ou dans certains prénoms abrégés (Ch. pour Charles  ; Ph. pour Philippe). Le second procédé réduit le mot à son début et à sa lettre finale, laquelle est placée au-dessus de la ligne dans un caractère plus petit (et sans point). D’où Dr pour docteur, Me pour maître, no pour numéro. Par commodité, la lettre suscrite est souvent ramenée sur la même ligne que le reste de l’abréviation.

L’application du premier procédé donne M. pour monsieur  ; celle du second, Mr (sans point). Par contre, la forme Mr., que l’on trouve chez Féraud et dans certaines éditions du Dictionnaire de l’Académie, est hybride. Si l’on considère les termes proches, on constate que le second procédé a été privilégié pour abréger madame (Mme) et mademoiselle (Mlle ). Il y aurait là un argument en faveur de l’abréviation Mr , du reste la plus ancienne : un autre gazouillis en fournit une attestation dès 1586, en concurrence avec Monsr . Par ailleurs, il est incontestable que l’abréviation M. (pour monsieur) entraîne une confusion avec M. pour des prénoms comme Maria ou Michel. Avec les quiproquos que vous pouvez imaginer…

Et fol est qui s’y fie…

Pourquoi l’Académie a-t-elle varié dans l’usage qu’elle recommandait ? Remarquons d’abord que l’éviction de Mr (avec ou sans point) est récente : jusqu’à l’édition 1835 de son Dictionnaire, à l’entrée monsieur, l’Académie mentionne M. et Mr (sans point). L’édition de 1932 tranche prudemment (« le plus souvent ») en faveur du M., qui reste depuis seul en lice. Y aurait-il à considérer le pluriel de l’abréviation ? Là encore, l’Académie varie. Dans la première édition qui aborde ce sujet (1835), l’Académie écrit, toujours à l’entrée monsieur  : « au pluriel Mrs ou MM. », comme le fait également Littré (1863). Par contre, l’édition de 1932 ne retient plus que la forme MM., qui s’est imposée aujourd’hui. Et cela, alors que Mrs suit le même principe d’abréviation que Mmes (mesdames) ou Mlles (mesdemoiselles) : l’ajout du s du pluriel à la dernière lettre de l’abréviation.

On objectera que Mrs prête à confusion avec l’abréviation de l’anglais Mistress (prononcé <misiz>). Je doute que le contexte permette ce type d’égarement et même que le problème se pose pour bon nombre de francophones. D’un point de vue strictement linguistique, je n’aurais donc pas de réticence à adopter une ligne cohérente qui associe Mr (sans point) et Mrs à Mme et Mmes , Mlle et Mlles . Cela de préférence à M. et MM., qui isolent monsieur/messieurs des formes proches. Mais j’éviterais un système hybride, du type Mr (au singulier) et MM. (au pluriel).

Le fait que de nombreux francophones écrivent Mr (avec ou sans point) et non M., malgré les recommandations des grammairiens, invite à réfléchir sur la pertinence de ce choix. Las, dans les échanges qui ont animé la twittosphère, il est frappant de constater que certains intervenants se limitent à jeter l’anathème sur celles et ceux qui choisissent une autre variante qu’eux – ici l’insupportable Mr . Et lorsque des arguments sont avancés, qui vont du déclin de la langue à la paresse intellectuelle, en passant par l’influence nocive de l’anglais, aucun ne résiste à l’analyse, comme le montre Laélia Veron dans un fil de discussion sur ce thème.

Sans doute l’exposition actuelle à l’anglais facilite-t-elle le maintien d’une forme ancienne – y compris l’ajout d’un point en finale. Mais le bref survol historique qui précède montre que Mr n’est pas une abréviation empruntée à l’anglais. Sans doute l’abréviation M. est-elle aujourd’hui la norme de référence. Mais ce choix arbitraire peut être remis en cause, vu la réelle confusion que suscite cette variante dans certains contextes. Sans doute est-il nécessaire, en toute circonstance, d’évaluer les risques que l’on prend en s’autorisant des libertés avec les normes prescriptives. Mais mieux vaut le faire en pleine connaissance de cause, sur la base d’une information fiable et complète. Sur ce, Mme, Mlle, Mr (ou M.), je vous salue !

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