«L’Australie nous tend un miroir: ne détournons pas les yeux»

«L’Australie nous tend un miroir: ne détournons pas les yeux»

Nombreux sont ceux qui aujourd’hui dénigrent les gouvernements australiens, celui de Scott Morrison et de ceux qui l’ont précédé, pour leur cynisme néolibéral, leur imprévoyance criminelle et le déni qu’ils affichent face à la réalité du changement climatique et l’urgence de le combattre.

Les accusateurs ont raison. Ces gouvernements ont sacrifié les intérêts à long terme de leurs contemporains pour livrer leur pays aux forces exclusives du marché, du profit et du court terme. Le résultat est sous nos yeux depuis des semaines. Au propre et au figuré, c’est la politique de la terre brûlée, avec ces régions dévastées, ces vies brisées, cette biodiversité partie en fumée. Et partie en CO2, pour alimenter la machine infernale. Et après nous, le désert !

Mais ces gouvernements ont été élus et réélus. Et certaines de leurs mesures les plus folles, comme la privatisation de l’eau, ont été prises avec le soutien d’écologistes malgré le risque d’extermination collatérale des Aborigènes, confinés dans les régions les moins hospitalières, privés d’eau et de moyens de résister à des conditions que leur peuple n’a pas connues depuis 40.000 ans.

Les Australiens… et les autres

C’est le triste triomphe de l’homme blanc, après deux siècles de suprématie arrogante. Le triomphe de son libéralisme dévoyé sur les équilibres naturels et leur gestion ancestrale.

La crise australienne n’est cependant pas due qu’aux Australiens blancs et cupides. Le dioxyde de carbone et le méthane que nous continuons d’émettre toujours plus en est bien davantage responsable. Même le CO2 émis par nos arrière-arrière-grands-parents, dans les autres années 20, les années folles, est toujours en action. Alors ce doigt accusateur, baissons-le et regardons-nous en face, dans le miroir du désastre australien.

Nous croyons tous, nous, Européens, ne pas être dirigés par des fous furieux de la trempe de Donald Trump, qui détricote le peu de contraintes environnementales qui subsistent dans son pays et dans les enceintes multilatérales. Nous croyons ne pas être dirigés par un Poutine qui voit certaines opportunités dans le réchauffement climatique, avec de nouvelles routes maritimes par le nord ou de nouvelles terres cultivables. Nous croyons ne pas être dirigés par un Bolsonaro, qui laisse exécuter les défenseurs de la forêt amazonienne pour la livrer à la logique du marché.

Donneurs de leçons

Nous sommes de petits Macron qui faisons la leçon aux autres sans trop regarder nos propres affaires, sans voir mourir la nature dans l’enfer silencieux de nos campagnes, sans voir venir l’autre menace aussi meurtrière, sinon plus, pour nos descendants : le déclin vertigineux de la biodiversité et la stérilisation de nos sols. Nos oiseaux se cachent pour mourir, nos vers de terre et nos insectes sont moins avenants que des bébés kangourous ou koalas, mais leur disparition massive est annonciatrice de famines.

Nous faisons la leçon comme le professeur Nicolas de Sadeleer qui, il y a quelques jours, ici même, suggérait à l’Europe de faire pression sur l’Australie au travers d’un accord commercial en cours de négociation pour ramener ce gouvernement à la raison climatique. Le motif ? L’Australie polluerait bien plus (5 % du CO2 mondial) qu’on ne pense généralement (1,3 %) compte tenu de tout le charbon qu’elle exporte !

Angélisme

On croit rêver devant ce qui apparaît au mieux comme de l’angélisme. Si l’Europe devait prendre en compte l’empreinte écologique réelle de ses divers partenaires commerciaux, ne devrait-elle pas d’urgence dénoncer ses accords avec les Etats-Unis ? Et, ne devrait-elle pas plutôt commencer en interne en faisant la leçon à la Pologne ou à l’Allemagne ? La réponse australienne est déjà prête.

Si certains partenaires commerciaux ont un lourd bilan carbone, c’est souvent un peu le nôtre. La Chine par exemple travaille en partie pour nous approvisionner. Les Indiens aussi et beaucoup d’autres.

Hypocrisie

Voilà l’hypocrisie des mesurages et de la bonne conscience que nous nous donnons en dirigeant notre doigt accusateur vers le gouvernement australien, et plus couramment vers la Chine. Dans les négociations internationales, on se réfère au CO2 émis à l’intérieur des États, quel qu’en soit l’usage, et c’est sur ces données irréalistes qu’on compare les efforts à fournir.

L’Europe se donne le beau rôle en affichant une baisse récente de ses émissions de CO2. Mais, c’est curieux, elle ne pratique pas l’examen de conscience que suggère le professeur de Saedeleer : combien de CO2 fait-elle émettre ailleurs pour satisfaire ses propres besoins ? Jusqu’à un certain point, Trump est plus honnête, « intellectuellement » : une grande partie des pollutions émises aux Etats-Unis servent à assurer le niveau de vie américain. America first ! L’Europe, elle, fait beaucoup dans la sous-traitance et toujours dans le colonialisme, par multinationales interposées.

Le problème de l’hyper-consommation est planétaire

Le problème n’est pas dans « qui brûle l’énergie fossile de qui et où », mais dans l’hyper-consommation que tous les pays développés, quels qu’ils soient, pratiquent à qui mieux mieux et que l’Europe encourage tant et plus. Ce qui fait bien évidemment tourner l’industrie asiatique, qui a dès lors besoin de charbon et qui s’approvisionne au plus près, en Indonésie et en Australie.

Le charbon de M. Morrison sert indirectement nos intérêts. Et ces incendies, ce sont un peu les nôtres. Oui, mais ! me direz-vous… à la récente COP 25, l’Australie faisait de l’obstruction tandis que l’Europe voulait aller de l’avant et donnait l’exemple avec son projet de Green Deal.

De beaux projets européens… sur papier

En effet. L’Europe a toujours eu de beaux projets sur papier. On notera au passage que celui-ci ne prévoit pas grand-chose pour réduire les transports routiers et aériens, ou les élevages industriels, c’est-à-dire pas loin de la moitié de ses sources d’émissions.

Or, des mesures immédiates et efficaces sont possibles, comme la réduction de production et de consommation de viande et la réorientation des aides agricoles en ce sens, au lieu de créer des empires mafieux comme il en existe désormais dans les nouveaux Etats membres de l’Est grâce à la Politique agricole commune qui a même enrichi de hauts dirigeants politiques ! Et cela alors que la société européenne compte de plus en plus de pauvres, et notamment dans le monde agricole.

Non, vraiment, l’Europe n’a pas de leçons à donner à l’Australie. Dans le grand bal de la mondialisation, orchestré par des forces que nos responsables politiques renoncent à contrôler, aucun des participants au grand banquet de l’hyper-consommation n’est moins coupable qu’un autre, qu’il s’agisse des Etats ou des individus.

Un besoin de lucidité et d’action

Et comme rien n’indique qu’il faille attendre un sursaut rapide de nos dirigeants, ce sont nos comportements individuels que nous devons remettre en cause face à la crise australienne. Disons même nos comportements individualistes. Ce sont aussi nos manières de protester contre l’immobilisme ambiant qu’il faut revoir puisqu’ils ne produisent rien et que nous n’avons pas des années devant nous.

Pleurons sur les kangourous. Mais pleurons surtout sur nous-mêmes et nos enfants. Et ensuite, pour eux et pour notre dignité, changeons nos fusils d’épaule.

Le pessimisme et le catastrophisme sont inefficaces. Mais la lucidité est nécessaire pour que l’action soit à la mesure des réalités. Le miroir australien nous les montre, ces réalités, dans toute leur horreur, qu’il s’agisse de l’incurie des dirigeants en place, des destructions en cours non seulement des animaux mais des pans les plus fragiles de nos sociétés. Il nous faut puiser dans ces événements la force du changement, qui ne peut être que solidaire et socialement équitable. Aussi bien au niveau de nos sociétés qu’au niveau mondial : parlons-nous autant du Myanmar, pays qui a cumulé le plus grand nombre de morts – plus d’un million – ces vingt dernières années en raison d’événements climatiques extrêmes ?

Il nous faut à jamais mémoriser ces images australiennes, ces images de honte qui, si nous les classions sans suite, préfigureraient notre destin.

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