À qui dit {tout qui}

À qui dit {tout qui}

Cette chronique fera découvrir aux francophones hors Belgique un tour familier de maints Wallons et Bruxellois francophones : la locution pronominale tout qui. Quelques belles plumes dont s’enorgueillissent les lettres belges de langue française l’utilisent sans retenue et, semble-t-il, sans remords. Peut-être ne sont-elles pas conscientes qu’il y a là un marqueur de leur identité linguistique.

Il reste que nos Georges Simenon, Marcel Thiry, Pierre Mertens, Jacques De Decker et autres écrivains peu suspects de cultiver la belgitude littéraire emploient ce tout qui que les chasseurs de belgicismes ne sauraient voir. Avec eux, des Belges francophones de toute origine et de tout âge, à l’oral et à l’écrit.

De part et d’autre de la frontière (linguistique)

La locution pronominale relative tout qui s’emploie principalement comme sujet d’une proposition relative : tout qui visite ce pays ne peut l’oublier ; l’agence embauche tout qui répondra à ce profil ; je suis prêt à répondre à tout qui veut m’interroger sur ce sujet ; cette erreur sera dénoncée par tout qui connaît un peu la matière. Plus rarement, elle remplit la fonction de complément : sois attentif à tout qui tu rencontreras.

Dans ces énoncés, tout renforce un qui sans antécédent. Le français de référence peut se contenter d’un simple qui ou de quiconque, mais il utilise parfois une périphrase : toute personne qui/que, qui que ce soit qui/que. Ces dernières locutions sont proches de tout qui par la précision sémantique qu’elles apportent : il ne s’agit pas simplement de celui ou de celle qui fait telle action, mais de toute personne qui l’accomplit.

J’ignore ce qui a valu à tout qui les foudres des censeurs, mais je subodore que certains attribuent ce tour à l’influence du néerlandais qui présente une structure équivalente : al wie dit land bezoekt wordt er verliefd op, littéralement « tout qui visite ce pays y laisse son cœur ». Toutefois, une autre pièce est à verser au dossier : on trouve des équivalents de cette locution dans les parlers romans de la Wallonie, comme dans tot kî vinrè srè l’binvnou, littéralement « tout qui viendra sera le bienvenu » ; i houkot tot kî passot dvant la mâjon, littéralement « il hélait tout qui passait devant la maison ».

À ce stade, l’hypothèse d’un calque du néerlandais est donc à nuancer, sans pouvoir privilégier celle d’un calque du wallon. Quoi qu’il en soit, la présence simultanée de constructions proches tant au nord qu’au sud de la frontière linguistique conforte la vitalité de tout qui dans le français de Belgique.

En remontant le fil du temps

Dans un billet de La Libre Belgique du 28 juin 1971, André Goosse attirait l’attention sur des occurrences anciennes de la locution tout qui, laquelle apparaît dès le 14e siècle dans la chronique du Liégeois Jean d’Outremeuse. Il relevait également des exemples hors Wallonie, dans le roman médiéval La chastelaine de Vergi (13e siècle) ou sous la plume de Clément Marot (16e siècle). Mais, dans ces derniers cas, des différences d’emploi sèment le doute sur l’équivalence entre ces attestations et le tout qui d’aujourd’hui.

Le même billet soulignait une autre parenté, plus inattendue : celle de tout qui avec le omnis qui latin fréquemment employé dans le Nouveau Testament : « Omnis qui se exaltat, humiliabitur » (Luc, XVIII, 14) « Quiconque s’élève sera abaissé ». Sans surprise, on retrouve cette formule dans les commentaires des textes bibliques, ainsi que dans des chants d’inspiration religieuse.

Ces productions auraient-elles pu favoriser l’apparition en ancien français de la traduction littérale tout qui  ? Les équivalents al wie en néerlandais (au moins depuis 1656, dans un texte de J. Cats, publié à Amsterdam) et tot kî en wallon (au moins depuis 1623, d’après Louis Remacle) sont-ils alors des emprunts à l’ancien français ou des innovations indépendantes ? Pourquoi la Belgique est-elle seule à présenter ce tour, qui semble aujourd’hui inusité ailleurs dans la francophonie ? D’avance, merci à tout qui pourra éclairer une lanterne un peu loupiote.

Encore un peu de tout

Pour compléter la documentation, mentionnons l’existence d’un tour proche, la locution pronominale relative tout quiconque, employée avec le sens de tout qui (= « toute personne qui ») : cette publication ravira tout quiconque s’intéresse à la littérature médiévale ; cet avis s’adresse à tout quiconque détient un animal domestique. On trouve aussi quelques emplois indéfinis (= « quiconque, n’importe qui ») : tout quiconque un peu au courant de nos activités reconnaîtra l’utilité de notre association. Il s’agit d’une contamination de tout qui et de quiconque, dont on n’a pas relevé d’attestations anciennes en français, ni d’équivalents dans les langues romanes de Wallonie. On précisera que sa vitalité est bien moindre que celle de tout qui.

Tout quiconque connaît une variante « augmentée », la locution pronominale tout quiconque qui, employée en Belgique dans les mêmes contextes que tout qui  : tout quiconque qui a parcouru cette région en est revenu malade ; on ne peut pas accueillir tout quiconque qui se présente à la porte des services sociaux. Cette innovation, qui vaut son pesant de pléonasme, est concurrencée par une version quelque peu allégée, la locution quiconque qui  : quiconque qui se serait trouvé à sa place aurait agi de la même manière.

Mais, à la différence des précédents, ce dernier tour n’est pas spécifique à la Belgique (Le bon usage, 2016, § 726) : son emploi (critiqué) est attesté en France et ailleurs. En définitive, seul l’ajout de toutqui et à quiconque) distingue notre pays du reste de la francophonie. Et un peu de tout, cela ne vaut pas la peine d’en faire un fromage, n’est-ce pas ?

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