Encadrer la disponibilité du paracétamol: une urgence de santé publique

Encadrer la disponibilité du paracétamol: une urgence de santé publique

Jean-Michel Dogné est directeur du Département de Pharmacie à l’Université de Namur, expert en sécurité des médicaments à l’agence européenne des médicaments

PRIMUM NON NOCERE, ce principe de base issu des textes d’Hippocrate enseigné aux étudiants en médecine et en pharmacie peut sembler une évidence. Tout remède comporte pourtant des risques d’effets indésirables. Au contact des patients, les professionnels de la santé s’assurent quotidiennement de l’adéquation du traitement, notamment du choix des médicaments dont le pharmacien garantit plus spécifiquement le bon usage. Or, les médicaments sont de plus en plus faciles à obtenir et peuvent entraîner des risques majeurs pour la santé. L’avertissement vient du Directeur de l’institut de l’utilisation responsable des médicaments en Hollande dans une lettre adressée en début de cette année 2020 à son ministre des soins de santé. En France, l’Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des Produits de Santé a imposé depuis ce 15 janvier 2020 que les médicaments contenant du paracétamol et certains anti-inflammatoires non stéroïdiens (ibuprofène et aspirine) ne soient plus accessibles au public (placés derrière le comptoir du pharmacien).

Une mesure qui n’est pas symbolique

En Belgique, la zone de dispensation des médicaments en officine pharmaceutique doit également être agencée pour éviter l’accès du public aux médicaments. Vue comme symbolique par certains ou anecdotique par d’autres, cette mesure vise à rappeler la nécessité d’encadrer le bon usage des médicaments par le pharmacien dans un intérêt de santé publique. En effet, considérés comme sûrs et efficaces lorsqu’ils sont correctement utilisés, ils présentent des risques sous-estimés lors d’une utilisation inadéquate. Dans de nombreux pays, le paracétamol ou l’ibuprofène dominent la liste des agents impliqués dans les intoxications (involontaires ou volontaires) des personnes. Une étude menée au Royaume-Uni en 2018 a confirmé que les analgésiques en vente libre étaient la première cause des intoxications potentiellement mortelles chez les jeunes de 10 à 24 ans. En premier lieu le paracétamol (40 %), connu pour sa toxicité hépatique, devant l’alcool (33 %) et les anti-inflammatoires non stéroïdiens (11.6 %). Confrontés à ce problème de santé publique, le Royaume-Uni a limité dès 1998 les conditionnements de paracétamol en vente libre avec à la clé une réduction annuelle significative de 68 décès par intoxication au paracétamol. En Suède, les comprimés de paracétamol ont été « reclassés » en 2015 pour ne plus être disponibles qu’à la pharmacie uniquement. L’objectif était de limiter l’augmentation de l’intoxication au paracétamol qui avait été signalée après la nouvelle réglementation en 2009, lorsque les médicaments en vente libre ont été autorisés pour la première fois en dehors des pharmacies.

Le rôle essentiel du pharmacien

La réglementation de la distribution des produits pharmaceutiques est certainement l’un des moyens les plus efficaces de rationaliser l’accès aux médicaments, d’assurer la sécurité des patients et de protéger la santé publique. De nombreux pays européens comme la Belgique et la France ont choisi de réglementer la distribution des médicaments en vente libre en ne l’autorisant que dans les pharmacies. D’autres pays comme la Suède et la Hollande ont décidé de l’autoriser également via d’autres canaux de distribution comme la grande distribution. Les attentes initiales de la déréglementation des canaux de distribution étaient d’augmenter l’accessibilité et de réduire les prix en raison d’une concurrence accrue. Cependant, il n’existe aucune preuve concluante que ces objectifs ont été atteints dans la pratique. La promesse d’une baisse de prix est un leurre. En effet, vu la complexité et la spécificité des différents systèmes de coûts de santé de chaque pays, il n’est pas possible aujourd’hui d’établir un lien non controversé entre déréglementation et maîtrise des coûts globaux pour les consommateurs. Par contre, il est important de rappeler que les pharmaciens jouent un rôle majeur dans la bonne utilisation des médicaments en vente libre. Il assure le suivi du dossier pharmaceutique du patient permettant notamment d’identifier des interactions médicamenteuses ou des contre-indications potentiellement mortelles. Le professionnel de santé est également avec le patient à la base de la signalisation des effets indésirables aux autorités réglementaires contribuant ainsi au système de pharmacovigilance et améliorant les connaissances sur la sécurité des médicaments sur le marché. Ils sont enfin les garants d’une information scientifique de qualité et de promotion des messages de santé publique.

En conclusion, j’invite les décideurs politiques en charge au niveau régional et ceux occupés à former un gouvernement fédéral à considérer comme prioritaire la sécurité des patients, la qualité des services de soins de santé et les enjeux de santé publique dans les réflexions concernant l’accès aux produits pharmaceutiques au-delà d’hypothétiques promesses économiques. PRIMUM NON NOCERE.

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