«Liberté d’expression: autant en emporte le vent de l’esprit»

Pierre Desproges.
Pierre Desproges. - DR.

Le temps passe et les temps changent.

Paris, salle Pleyel, 28 mai 2018. La cérémonie des Molières, récompense du théâtre français, se déroule dans la joie et la bonne humeur. C’est au tour de l’humoriste Blanche Gardin de remettre un trophée.

– Il paraît qu’il y a des juifs dans la salle ?

(Murmures)

– Ils peuvent rester hein !…

(Nouveaux murmures)

Et elle enchaîne, précisant que cette sortie vinaigrée n’est pas d’elle mais de Pierre Desproges, mort il y a trente ans. C’était sa manière de lui rendre hommage. C’était aussi l’occasion d’une vérification. On entend dire que la période est liberticide, puritaine voire pudibonde. Ce que disait Pierre Desproges il y a trente ans, on ne pourrait plus le clamer aujourd’hui.

– Eh bien voyez-vous, si ! On le peut…

(Cette fois, les rires sont francs et assortis d’applaudissements)

La démonstration était-elle convaincante ? Blanche Gardin avait-elle vraiment prouvé que l’on était libre d’user de l’outrage comme objet de plaisanterie aujourd’hui autant qu’hier ? Les murmures et les rires gênés du début pourraient laisser un doute Et puis, la salle, peuplée de ses camarades de scène, lui était acquise…

Quelques années avant Desproges, Coluche pointait un doigt en l’air et lançait : « Le Pape veut mettre le préservatif à l’Index. Faut lui dire que c’est pas là qu’on doit le placer ! »

En d’autres temps, ce type d’audace ironique aurait pu coûter cher à son auteur. L’Église catholique ne sanctionne plus ce type de bouffonnerie gaillarde. Seuls quelques dévots s’en émeuvent encore de temps en temps.

Vinrent les caricatures de Mahomet, les railleries sur l’islam et ce qu’il advint à la rédaction de Charlie-hebdo. Désormais, le rire est sous contrôle et les traits d’esprit tamisés par la morale des mœurs.

Des réactions brutales, parfois mêmes meurtrières, associées à la délation ou déclenchées par les réseaux sociaux (*), ont profondément modifié la notion de censure. Celle-ci n’a plus besoin d’être dictée par une institution (l’État, l’Église…), elle est soumise à la dictature de l’instant, à la justice immédiate.

La censure a laissé la place à l’autocensure.

En 1741, Voltaire publie Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Son but est de condamner les religions monothéistes. En fait, il attaque le christianisme, comme il le reconnaîtra dès l’année suivante. Mais pour éviter les ennuis, prévenir la critique, il choisit de charger l’islam. Malicieux, il dédie son œuvre au pape Benoît XIV qui accueille le geste avec bienveillance.

Aujourd’hui, aucun metteur en scène ne doit sans doute envisager de monter cette pièce. En 1993, à Genève, elle faillit l’être, jusqu’à ce que Tariq Ramadan dénonce dans le journal local « un édifice de haine et de rejet dans lequel les musulmans sentent qu’on les enferme. » Le maire refusa la subvention. Le projet fut enlevé de l’affiche.

En janvier 2022, on célébrera le quadruple centenaire de Molière. Autant dire que dans deux ans, toutes ses pièces vont être programmées. Toutes ? Allez savoir…

Celles qui concernent les femmes par exemple. Les Précieuse ridicules ou Les Femmes savantes, témoins de leur époque et souvent jouées, ne poseront aucun problème de conscience.

Mais L’École des femmes, comédie aux peintures plus déployées, qui déclencha déjà une querelle lorsqu’elle fut présentée, en 1662, comment sera-t-elle appréciée ?

Comment va-t-on juger ces vers ?

« Votre sexe n’est là que pour la dépendance

Du côté de la barbe est la toute-puissance

Et ceux-ci…

Tout le monde connaît leur imperfection

Leur esprit est méchant, leur âme fragile

Il n’est rien de plus faible et de plus imbécile

Rien de plus infidèle : et malgré tout cela

Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là. »

Me too, au secours !

Le temps passe et les temps changent.

(*) Comment diable un si puissant qualificatif a-t-il pu atterrir dans une formule si discutable ?

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