Capitale culturelle européenne: le débat sur Bruxelles 2030 n’est pas encore ouvert

Capitale culturelle européenne: le débat sur Bruxelles 2030 n’est pas encore ouvert
Mathieu GOLINVAUX.

Est-ce que Bruxelles est prêt pour 2030 ? C’est la date annoncée dans diverses déclarations gouvernementales : Bruxelles candidate pour être Capitale culturelle européenne. Comme en 2000. Ou comme Anvers en 1993, Bruges en 2002 et Mons en 2015. Une année spéciale à programmer, certes, mais aussi et surtout une visée pour un travail axé sur l’image et la créativité pour les dix ans à venir. Un bon levier pour dynamiser différents acteurs de la région et renforcer l’image spécifique de Bruxelles. Cela dans un contexte où les deux communautés se disputent l’organisation du pays et les modèles de socialisation.

Ce lundi, la grande salle du Palace, près de la Bourse, était bondée pour la réception de nouvel an du Réseau des Arts de Bruxelles – Brussels Kunsten Overleg. La plateforme regroupe tout le secteur artistique, présent dans toute sa diversité rayonnante, rejoint par les réseaux des centres culturels. Toute l’infrastructure culturelle de notre ville-région était donc représentée. Comme chaque année, de multiples responsables politiques aux affaires culturelles y étaient aussi invités à réagir aux doléances du secteur. Et des responsables politiques, il y en a beaucoup à Bruxelles : 8 ministres et plus de 40 échevins de la culture ! Cette année, il y avait Pascal Smet, responsable culture pour la VGC, Bénédicte Linard, ministre de la Culture pour la Fédération Wallonie-Bruxelles, Valérie Glatigny, ministre pour la Promotion de Bruxelles et Sven Gatz, ministre pour le Multilinguisme dans le gouvernement régional. Le ministre-président Rudi Vervoort était excusé. Et il faut le dire, les gouvernements ont pas mal de projets pour cette législature : un approfondissement des actions bicommunautaires, un guichet unique pour les artistes, une promotion du multilinguisme, une animation des espaces publics, un travail sur l’image et le city marketing, etc. Ils ont pu clarifier leurs intentions à partir de cinq interventions de la part du secteur.

Le diagnostic de base semble assez clair et largement partagé. Bruxelles est une ville multiculturelle, la plus diverse d’Europe, mais mal « représentée ». Il s’agit donc d’œuvrer à une image plus partagée, à des collaborations plus systématiques, à la production d’un vrai cosmopolitisme. Un vrai défi, pas seulement pour nos politiques. Un vrai chantier pour le travail artistique et intellectuel, puisqu’il s’agit de produire cette narrative, d’imaginer cette ville du futur, de justement répondre à ce défi assez unique : comment faire ville ensemble sans culture de référence dominante, dans un contexte de multiples minorités, où l’assimilation culturelle est vouée à l’échec, où le répertoire nouveau n’est pas encore là, même pas en esquisse. Un défi historiquement nouveau, puisque tout le travail sur l’imaginaire qui doit rassembler une société vise la construction de territoires monolingues, monoculturels et idéalement même monoreligieux. La conception du XIXe siècle, quoi.

Indiquer les failles ne suffit plus

Est-ce que nos artistes et nos maisons culturelles sont prêts pour 2030 ? Est-ce que les secteurs d’appoint – enseignement, marketing urbain, tourisme, travail de quartiers, Europe… – sont là pour en faire quelque chose de vraiment porté par la population ?

Avons-nous la volonté politique d’instaurer une gouvernance transversale et dynamique et de porter dans la durée une telle opération ?

Ces vœux de nouvel an ne nous ont pas encore fourni les réponses. Des cinq plaidoiries, quatre étaient portées par des administrateurs ou gestionnaires et demandaient plus de subventions, des subsides pour des rénovations durables, plus de soutien pour de nouveaux bâtiments ou pour la modernisation de l’administration. Trop de besognes domestiques pour vraiment s’ouvrir au débat sociétal. Seule la première plaidoirie ouvrait le débat sur l’urbain cosmopolite. Malheureusement encore trop dans le cadre du bicommunautaire, du Bruxelles classe moyenne blanche. J’aurais aimé entendre la voix de l’artiste. Un bilan de l’année artistique écoulée. Une mention des moments sublimes, des manques peut-être… Une référence au rayonnement international splendide. Bien sûr le secteur doit se défendre contre les coupes budgétaires, les manques de moyens ou des mises au pas. Bien sûr, les nouveaux cahiers des charges demandent des aides spécifiques. Mais, en fin de compte, pour quoi faire ? Il ne suffit plus d’indiquer les failles du système fortement communautarisé de Bruxelles. Il ne suffit plus d’indiquer que la sociologie de la ville ne correspond plus aux représentations institutionnelles. Il ne suffit pas de pointer les défis d’une Belgique et sa lutte communautaire qui ne veut pas de sa capitale ou de marquer les responsabilités européennes qui nous incombent.

Une réflexion de fond nécessaire

Il faut que nous proposions maintenant quelques hypothèses de travail, que nous prenions position, que nous ouvrions le débat. Depuis des années nous piétinons dans les éloges de la multiculturalité, des quelques collaborations, du modèle bruxellois de pacification contre les dérives chauvines ou nationalistes. Ça suffit maintenant. Comment sortir des divisions ? Quelle est cette image mobilisatrice et transversale ? Comment ouvrir les communautarismes fermés ? Comment exprimer cette interculture ?

Comment donc construire des collaborations et des ponts plus systématiques entre les diverses maisons artistiques et culturelles ? Comment raconter cette image cosmopolite de Bruxelles ? Est-ce que les centres culturels francophones et flamands se sont concertés pour se diviser les tâches dans le travail territorialisé ? Est-ce qu’ils pensent leur rôle dans le nouveau plan Régional de développement durable ? Quel est le bilan des grands événements culturels comme Le KunstenFestivaldesArts, ZinnekeParade ou Jazz Weekend ? Est-ce que les grandes maisons, Bozar, Monnaie, KVS, Kaai, Halles, National, Varia, Kanal…, offrent une bonne vitrine ? Est-ce que toute la diversité de Bruxelles a les moyens de se faire voir ? Est-ce que nous travaillons suffisamment la déconstruction-reconstruction des répertoires ? Quelle forme devrait prendre la programmation de 2030 ?

Se préparer à 2030 est avant tout un grand projet intellectuel et artistique. Sauf si on croit que la programmation et les structures actuelles suffisent largement pour faire 2030. Sinon nous avons besoin d’une réflexion de fond. D’un débat. D’une mobilisation. D’étapes intermédiaires 2022, 2024 et ainsi de suite. De pourparlers avec l’Europe. D’initiatives avec les ambassades, les représentations des régions et des villes Européennes. Un réseautage donc. Et puis des réponses : comment bien représenter la mosaïque des cultures à Bruxelles, comment produire vraiment cette petite ville-monde cosmopolite, comment devenir cette capitale qui parle vraiment aux cœurs de 500 millions d’Européens, comment établir des nouveaux rapports avec la Flandre et la Wallonie, comment vraiment devenir ce laboratoire du XXIe siècle ?

Que de questions. Les politiques semblent prêts à ouvrir le chantier. Je pense que c’est à nous maintenant, intellectuels, chercheurs, artistes et programmateurs de prendre position dans le débat. Ce n’est pas qu’un travail de secteur. Il s’agit d’un nouveau chantier transversal.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches