Pourquoi {une tête}, mais {un tête-à-tête}?

Pourquoi {une tête}, mais {un tête-à-tête}?

Il est des questions de langue que des francophones natifs ne se posent guère, mais sur lesquelles des apprenants buttent. Dont celle-ci qui, je l’avoue, ne m’était jamais venue à l’esprit : pourquoi le composé tête-à-tête est-il un nom masculin, alors que tête est du genre féminin ? La pertinence de ce rapprochement saute aux yeux, mais est-ce une bonne manière d’aborder le problème ? Comment se détermine le genre des composés ? Vaste question, à traiter sans trop de prise de tête.

Un bracelet-montre, mais une montre-bracelet

Comme le précise Le bon usage (2026, § 178), une distinction est à faire entre deux types de composés. Il y a ceux dont le noyau est interne au composé lui-même : oiseau-mouche, un oiseau (noyau) qui, par sa taille, évoque une mouche ; voiture-bélier, une voiture (noyau) utilisée comme bélier ; wagon-restaurant, un wagon (noyau) aménagé pour servir de restaurant. La relation entre les constituants de ces composés est de même nature que celle qui unit un sujet (noyau) à son attribut : « qui est comme ».

Dans d’autres composés, la relation « qui est comme » subsiste, mais cette fois le sujet (noyau) est extérieur au composé. Un œil-de-perdrix n’est pas un œil qui appartiendrait à une perdrix, mais un cor (noyau) dont l’apparence évoque un œil de perdrix ; un nid-de-poule n’est pas le nid d’une poule, mais un trou (noyau) dans une chaussée qui ressemble à un nid de poule ; un rouge-gorge n’est pas une gorge de couleur rouge, mais un oiseau (noyau) dont la gorge est de couleur rouge.

Le principe de base est d’aligner le genre du mot composé sur son noyau. D’où, lorsque le noyau est interne : un oiseau-mouche, d’après le noyau masculin oiseau  ; une voiture-bélier, d’après le noyau féminin voiture ; un bracelet-montre parce qu’il s’agit d’un bracelet (noyau) « qui est aussi » une montre, mais une montre-bracelet parce qu’il s’agit d’une montre (noyau) « qui est aussi » un bracelet.

Ce principe s’applique également aux composés dont le noyau est externe : un rouge-gorge parce qu’il s’agit d’un oiseau (noyau externe masculin) et non d’une gorge ; un nid-de poule, non parce qu’il est question d’un nid, mais d’un trou (noyau masculin) qui est comme un nid. Cela rejoint le raisonnement que l’on postule pour certains noms comme gruyère (= fromage de Gruyère) ou bourgogne (= vin de Bourgogne), dont le genre est déterminé par le nom générique sous-jacent (fromage, vin).

Il existe toutefois des composés dont le noyau externe est difficile à identifier. Pourquoi œil-de-bœuf est-il masculin ? Non parce qu’il serait un œil, puisqu’il s’agit d’une fenêtre ronde ou ovale dans un mur. Or, fenêtre n’est pas le noyau externe qui a donné le genre masculin à œil-de-bœuf, pas plus que ouverture  ; sans doute s’agit-il plutôt de trou ou de orifice. Le caractère arbitraire de ce type de choix apparaît clairement.

Une tête, mais un tête-à-queue

Une belle illustration de cet arbitraire nous est fournie par les composés impliquant une partie du corps humain. Ceux commentés ici ont tous ont un noyau externe, qu’il convient donc de restituer. Mais la difficulté varie selon la classe grammaticale des composants. Avec des noms du type appuie-tête, couvre-chef, garde-corps, protège-dents, serre-tête, dont l’élément initial est d’origine verbale (appuyer, couvrir, etc.), le noyau externe peut être glosé comme « objet, appareil, dispositif, instrument qui permet de… » : le masculin s’explique donc sans trop de difficulté.

Par contre, dans les composés du type « nom + nom », la situation est plus complexe. Quel est le noyau (externe) de bouche-à-bouche, face-à-face, tête-à-queue, tête-à-tête, lesquels sont tous de genre masculin ? Pour bouche-à-bouche, il est sans doute facile de se rallier à un nom masculin comme procédé (de respiration artificielle). Il en va de même pour le composé d’origine récente tête-à-queue, avec les noms masculins mouvement, changement (de direction) comme possibles noyaux externes. Pour face-à-face, on peut penser au nom masculin débat (où l’on se tient en face d’une autre personne), ou encore à entretien  ; toutefois, discussion serait tout aussi licite.

Mais quel noyau externe associer à tête-à-tête  ? Le masculin entretien ou le féminin entrevue  ? Le masculin aparté ou le féminin conversation  ? Le bon usage (2016, § 476 b 2) avance prudemment l’hypothèse suivante : le choix du masculin serait celui du genre « indifférencié » ou « générique », lequel apparaît dans des contextes où il vaut pour les deux genres : l’homme est un loup pour l’homme ; les visiteurs sont venus en nombre. Mais une telle explication est difficile à vérifier.

Une piste est peut-être à trouver du côté d’un autre composé, vis-à-vis, de genre masculin. Celui-ci est apparu dès le début du 13e siècle (Trésor de la langue française) dans un emploi adverbial, avec la signification « face à face » (littéralement « visage à visage »). Il est attesté comme composé nominal masculin dès 1570 (Grand Robert), avec le sens « degré de parenté » ; puis il reçoit l’acception « individu placé en face d’un autre ». Ces emplois rendent plausible un noyau (externe) de genre masculin.

Le nom masculin vis-à-vis a pu influencer le genre d’autres composés apparus un peu plus tard dans l’ancienne langue et qui présentent des similarités avec lui : face-à-face et tête-à-tête. On retrouve la même structure (N-à-N), des acceptions proches, ainsi que des emplois tant adverbiaux que nominaux. Le masculin dans ces deux composés pourrait donc découler d’une analogie avec vis-à-vis, et non d’un noyau externe clairement identifié.

À défaut de sortir la tête haute de ce face-à-face, j’espère à tout le moins avoir évité le tête-à-queue…

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