De l’urgence d’enseigner la colonisation belge

De l’urgence d’enseigner la colonisation belge

Ce mardi 28 janvier 2020, l’Université Saint-Louis – Bruxelles accueillait près de 400 rhétoriciens de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour un après-midi consacré à la thématique « Colonisation et décolonisation : enjeux et débats ». Dans le plus grand auditoire de l’université, un panel de professeur.e.s et de chercheur.e.s de la Faculté philosophie, lettres et sciences humaines a proposé diverses approches disciplinaires de la question. L’enthousiasme et l’intérêt des élèves, de même que la rapidité avec laquelle leurs enseignants avaient répondu positivement à l’appel de l’université, démontrent une fois de plus la demande pressante des jeunes à connaitre et comprendre le passé colonial de la Belgique.

De l’école secondaire à l’université en passant par l’Africamuseum

Le directeur général de l’Africamuseum Guido Gryseels, invité récemment par l’Académie royale de Belgique, à dresser un état des lieux à propos de la restitution des biens culturels africains détenus en Europe aux côtés de l’éminente historienne de l’art Bénédicte Savoy, n’hésite plus à qualifier la colonisation de « viol d’une société par une autre » – formule que l’on doit à l’historien Guy Vanthemsche ; un discours qui tranche alors que le musée avait été pendant près d’un siècle un instrument de propagande du colonialisme à la belge. Depuis sa réouverture en décembre 2018, après rénovations, l’institution fédérale à Tervuren affiche sa prétention à incarner le lieu de mémoire par excellence de la colonisation belge en accueillant plusieurs dizaines de milliers d’adolescents belges chaque année.

Une revendication pressante

Il n’empêche – et c’est aussi l’avis de l’Africamuseum – : l’histoire coloniale belge doit avant tout être enseignée à l’école. Une étude financée par la Fondation Roi Baudouin a d’ailleurs montré qu’il s’agissait de la première des revendications des Belgo-Congolais.e.s, Belgo-Rwandais.e.s et Belgo-Burundais.e.s dans la lutte contre les discriminations dont elles et ils sont victimes (S. Demart et al., 2017). Or, bien que certain.e.s enseignant.e.s d’histoire courageux.ses ou mieux préparé.e.s abordent la colonisation belge, le constat demeure que beaucoup d’autres délaissent cette matière. Il ne s’agit pas pour nous de les incriminer, loin de là. Souvent, le temps manque. Ou les outils, financés par les deniers publics, ne leur ont pas toujours été transmis. Ce qui rend l’élaboration d’un cours d’autant plus malaisé si, comme cela arrive parfois, le sujet semble fâcher en classe.

De plus, à la défense des enseignant.e.s, le référentiel d’histoire pour les humanités générales et technologiques de 1999 n’impose en aucun cas d’aborder la colonisation belge. Quant à la mise à jour effectuée pour les programmes d’humanités techniques et professionnelles de 2015, elle a fait l’objet d’un flot de critiques. Enfin, il faut souligner que la considération qu’a accordée le groupe central du Pacte pour un enseignement d’excellence, tant à l’histoire de l’immigration en Belgique qu’à l’histoire de la colonisation belge, nous avait laissés pour le moins perplexes (Lauro et Landmeters, 2017). Bref, comme le résumaient les experts du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme lorsqu’ils ont visité la Belgique en février 2019, les curricula et les manuels scolaires belges en histoire ne reflètent pas suffisamment la réalité de l’entreprise coloniale belge.

Réécrire les référentiels et programmes en histoire

Une réforme des référentiels, programmes et manuels scolaires en histoire est donc indispensable en Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est d’autant plus vrai qu’en Flandre, un processus similaire entamé en 2014 a abouti à l’application de nouveaux standards pour l’enseignement de l’histoire en septembre 2019 ; des programmes qui conduiront notamment les élèves du secondaire à dépasser l’eurocentrisme. Du côté bruxellois et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les nouvelles majorités ont entériné le principe d’inclure l’histoire coloniale belge en Afrique dans les déclarations de politique commune. Nous appelons donc à ce que celui-ci soit mis en œuvre sans tarder afin d’offrir un cadre d’enseignement renouvelé en adéquation avec les avancées historiographiques – et débarrassé de la nostalgie du Congo de papa – aux professeur.e.s d’histoire de la FWB.

Financer les projets d’éducation permanente de manière pérenne

Cela dit, ces dernier.e.s ne peuvent assumer seul.e.s la transmission du passé colonial belge. À l’instar des autres séismes (conflits mondiaux, génocides, crimes contre l’humanité) qui ont marqué la mémoire belge au cours du XXe siècle, la colonisation belge est un sujet d’éducation permanente. À cet égard, l’intégration du fait colonial belge dans le décret mémoire nous parait donc impérative. Si un appel exceptionnel (60 000 euros) a financé six projets en lien avec cette thématique en 2016, rendre cette initiative pérenne permettrait de concourir à la déconstruction définitive des préjugés et idées reçues sur ces 77 années d’histoire.

Mesdames les Ministres de l’Enseignement, Messieurs les Ministres-Présidents, le sujet est mûr : il est temps pour vous de mener à bien la réforme de la transmission de l’histoire et de la mémoire de la colonisation belge en rassemblant le monde de l’enseignement, les organismes d’éducation permanente, la recherche, les diasporas africaines et la jeunesse de Belgique. Il y a 60 ans, les délégués congolais de la Table ronde exigeaient toutes les clés du Congo. Aujourd’hui, les jeunes réclament les clés de compréhension du passé colonial belge.

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