Vous avez de ces mots: {OK boomer!}

Vous avez de ces mots: {OK boomer!}
Photonews.

Cette chronique se fait parfois lanceuse d’alerte linguistique. Non pour alimenter l’alarmisme de certains francophones, inquiets de l’avenir de leur langue ; mais pour saisir au vol un mot ou une tournure qui décolle dans l’usage et dont l’ignorance pourrait être préjudiciable. L’expression du jour est du nombre : sa méconnaissance vous vaudra un fâcheux déclassement auprès de celles et ceux qui jonglent avec chill ou malaisant. Et qui risquent de vous lancer : « OK boomer ! »

De l’anglais américain avant toute chose

La forme boomer est d’apparition récente chez les francophones qui connaissent mieux cet anglicisme dans sa version « complète » : babyboomer. Ce nom est apparu sur le continent européen dans les années 1980, une décennie environ après sa diffusion dans l’anglais américain. Il désigne la génération issue du babyboom (parfois graphié babyboum), cette forte augmentation de la natalité qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Une génération aux limites temporelles assez élastiques : si son point de départ est l’année 1945, sa limite supérieure varie, selon les sources, entre 1960 et 1970. Vous en êtes ? Si oui, accrochez-vous !

Quant au mot OK, il est sans doute l’américanisme le plus répandu dans le monde. Son apparition aux États-Unis est attestée dès 1839, mais, si l’on en juge d’après les données issues de textes littéraires, il a mis environ un siècle pour traverser l’océan et devenir populaire en Europe quelques décennies après. Son origine est très vraisemblablement l’expression oll korrect, altération de all correct, dont on reprend les initiales. En français, la forme empruntée a d’abord été O.K., ou des épellations de la forme anglaise comme okay, oké. L’usage actuel privilégie l’abréviation OK.

Puis « OK boomer ! » vint…

Connaissez-vous TikTok ? Peut-être pas, si vous appartenez à la génération des « boomers ». Il s’agit d’une application d’origine chinoise, très prisée chez les jeunes et qui permet de partager de courtes vidéos. Elle a popularisé la réplique « OK boomer ! » − attestée au moins depuis 2015 − en diffusant début 2019 une vidéo mettant en scène un homme non identifié, manifestement un (baby)boomer, dénonçant l’incapacité de grandir des jeunes générations. Cette intervention s’est rapidement attiré la réplique « OK boomer ! », reprise de manière virale par les utilisateurs de TikTok, puis adoptée par des millions d’internautes, y compris dans le monde francophone.

Aujourd’hui, on entend et on lit de péremptoires « OK boomer ! » en réplique à d’aussi péremptoires dénigrements des jeunes générations. De mon temps… − OK boomer ! Les jeunes d’aujourd’hui…OK boomer ! Si vous faites partie des boomers, peut-être vous rappelez-vous avoir lancé – ou pensé – des « Ça va, vieux croulant », « Cause toujours, vieux schnock ! » et autres amabilités qui égayaient les relations parfois difficiles avec ces aînés que vous qualifiiez de PPH (Passera Pas l’Hiver). Mais, à l’époque, vous ne disposiez pas encore des réseaux sociaux pour relayer ces fortes paroles.

Stop aux donneurs de leçons

On l’a compris, « OK boomer ! » n’exprime nullement l’adhésion aux propos de son interlocuteur : OK relève ici de l’antiphrase et marque une désapprobation condescendante. La réplique pourrait être considérée comme un énième épisode du sempiternel conflit des générations, mais elle déclenche des réactions outrées qui montrent que, pour certains, on dépasse ici le simple agacement des jeunes vis-à-vis des vieux donneurs de leçon. D’aucuns vont même jusqu’à parler d’insulte, dans un contexte de « choc des mondes ». Collapsologie, quand tu nous tiens !

Il est vrai que la réplique « OK boomer ! » déborde le contexte des relations privées, comme celles entre parents et enfants, éducateurs et jeunes : elle gagne les débats publics où elle devient un procédé rhétorique de disqualification. En outre, l’exaspération qu’elle peut exprimer est celle d’une génération qui s’estime sacrifiée par rapport à des babyboomers ayant connu des conditions de vie privilégiées par rapport à celles d’aujourd’hui. Avec, comme circonstance aggravante, le sentiment que les problèmes du monde actuel sont, en partie du moins, l’héritage de l’incompétence – ou de l’inconscience – de ces mêmes boomers, lorsque cette génération avait en main les rênes de la société.

Mais pas d’âgisme, je vous prie !

En face, outre la difficile remise en question de certitudes et de principes éprouvés, on peine à accepter qu’une génération naguère associée à une évolution démographique « objective » se voie attribuer tous des maux de cette terre. Âgisme s’abstenir ! Mais, dans la réplique « OK boomer ! », le terme boomer cesse de désigner une simple catégorie d’âge : il devient une dénomination péjorative qui fait basculer la perception, jusqu’ici plutôt positive, qu’on avait des enfants du babyboom.

La langue présente bien d’autres exemples de ce type de glissement sémantique et sociologique : pour s’en convaincre, il suffit de songer à l’évolution de dénominations sociales comme courtisan, bourgeois ou vilain. Il peut aussi se manifester en rapport avec des modes de vie : être hippie, dans la jeunesse des années 1970, signifiait le rejet de la société de consommation et des valeurs qu’elle véhiculait ; aujourd’hui, ce « modèle » contestataire n’a plus la cote et les hippies de l’époque ont bien changé.

L’auteur de ce billet, babyboomer assumé, se gardera bien d’encourir un « OK boomer ! » en stigmatisant les personnes qui emploient cette réplique. Mais en tant que linguiste, il rappellera que les étiquettes employées pour catégoriser le monde sont toujours simplistes, quelquefois outrancières. Pas vrai, les générations X, Y et Z ?

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