«Le goût amer des cocktails cubains»

«Le goût amer des cocktails cubains»
Reuters.

Au lendemain du Salon des vacances où Cuba était cette année le pays mis à l’honneur, il n’est pas inutile de se remémorer les traits dominants du régime qui y est au pouvoir depuis 1959.

Il est certes facile de rentrer enchanté d’un voyage à Cuba. Les plages ensoleillées et les cocktails qui font la réputation de l’île caribéenne auront tôt fait de contenter les uns. D’autres peut-être, s’ils s’aventurent hors de leur complexe balnéaire, apprécieront la gentillesse des Cubains, ainsi que le charme suranné d’anciennes villes coloniales et de campagnes où les tracteurs n’ont pas encore remplacé les bœufs. « Cigares, rhum et voitures anciennes », vante le Salon des vacances. C’est sûr, Cuba, c’est sympa. D’autant que si le vacancier pousse la curiosité jusqu’à s’intéresser à la vie du pays, il lui sautera rapidement aux yeux que l’éducation autant que les soins médicaux sont entièrement pris en charge par l’Etat. De quoi les Cubains pourraient-ils donc se plaindre ?

Pourtant, ces atours et incontestables acquis sociaux masquent une situation économique désastreuse et un redoutable régime liberticide, tandis que la gratuité de l’enseignement se fait au prix d’un culte de la personnalité imposé aux écoliers dès leur plus jeune âge.

Misère et censure

La vente de nourriture à prix réduit ou l’aide au logement ne compense guère les salaires de misère qui forcent les Cubains à trouver d’autres sources de revenus pour subvenir à leurs besoins de base. Un employé dans le secteur hôtelier, par exemple, gagne une dizaine d’euros par mois, salaire qu’il a la chance de décupler grâce aux pourboires des touristes mais qui reste très insuffisant.

La censure bat son plein. Pas le moindre parti politique n’est toléré. Une presse libre et une société civile dignes de ce nom ne sont que chimère dans cet Etat népotique, réfractaire à toute critique et obnubilé par un strict contrôle de sa population.

En décembre 2010, le Parlement européen remettait le prix Sakharov pour les droits de l’Homme au dissident cubain Guillermo Fariñas, après une longue grève de la faim pour faire libérer les prisonniers politiques.

Reporters sans frontières, dans son dernier rapport sur la liberté de la presse dans le monde, classe Cuba en 169e position sur 180 pays. L’association dénonce d’année en année les « arrestations et détentions abusives, menaces, campagnes de dénigrement, confiscation de matériel et fermeture de sites web » comme « les formes les plus courantes d’un harcèlement permanent, renforcé par un arsenal de lois restrictives ». Les quelques blogueurs et journalistes indépendants cubains, lorsqu’ils ne sont pas contraints à l’exil pour poursuivre leur travail ou préserver leur intégrité physique, doivent composer avec un accès à Internet très limité sur l’île. Et Reporters sans frontières de conclure que le régime « maintient un monopole quasi-total de l’information et ne tolère aucune voix indépendante ».

Discipline militaire

Le retrait politique puis la mort de Fidel Castro, après plusieurs décennies au pouvoir, et l’avènement de son frère Raúl avant celui de Miguel Díaz-Canel à la magistrature suprême ont suscité beaucoup d’espoir, et d’aucuns ont un peu trop vite parlé d’ouverture. Or, ces événements n’ont pas changé grand-chose au fait que toute velléité contestataire dans le pays est immanquablement étouffée par les autorités, tandis que les revenus du tourisme restent majoritairement concentrés dans les mains des dignitaires du régime. L’économie du pays appartient à l’armée : ce sont les militaires qui sont propriétaires des entreprises, boutiques et autres fabriques, ce sont les généraux qui régentent l’emploi, décident de qui va travailler et où.

Cuba était une dictature sous Fulgencio Batista avant 1959 et, n’en déplaise à quelques figures passéistes de l’extrême gauche, en est restée une depuis, sans le moindre doute ; et ce, quelle que soit et quoi que l’on pense de la politique extérieure des Etats-Unis à son égard. Les autorités cubaines, si elles sont sincères dans leur volonté d’œuvrer pour leur peuple, auraient tout intérêt à déverrouiller l’espace politique de leur pays et offrir aux Cubains la liberté à laquelle tous aspirent.

Dépasser le mythe du héros romantique

« Salsa, mojitos », martèle encore le Salon des vacances. Soit. « Et le Ché ! », assène enfin le Salon bruxellois. Qu’il soit permis de nous interroger sur l’aura dont bénéficient encore aujourd’hui les personnalités les plus en vue de la révolution cubaine.

Au-delà du mythe du héros romantique, immortalisé par la photo d’Alberto Korda, Guerillero Heroico, Ernesto Guevara n’a pas seulement contribué à installer durement et durablement une autre tyrannie, il est aussi le responsable de l’exécution de dizaines de personnes, avant et après la prise du pouvoir à La Havane – du reste à l’instar de Raúl Castro. Rien ne peut excuser ces abus : ni la situation de guérilla, ni le fait que le camp d’en face usait des mêmes méthodes.

Loin de vouloir condamner tout voyage dans l’Etat insulaire, puisse cette tribune au moins contribuer à le mettre en perspective et stimuler la réflexion du voyageur. Puisse-t-elle aussi faire hésiter ceux tentés par l’achat d’un tee-shirt à l’effigie du beau gosse de la révolution cubaine, dont les crimes de guerre demeurent toujours un sujet tabou.

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