«Sainte Bretécher, Prions pour moi…»

«Sainte Bretécher, Prions pour moi…»

Qu’est-ce qu’une « sainte » sinon une personne de référence, porteuse de sens. Et Claire Bretécher fut cela pendant mon adolescence, grâce à un abonnement à l’hebdomadaire Pilote (Mâtin, quel journal !) offert par mes parents… qui, grâce au ciel, ne l’ont jamais lu : ils ne se rendaient pas compte de la dose de subversion qu’ils faisaient ainsi germer dans mon éducation. C’est lire Bretécher qui m’a fait femme, finalement, femme donc féministe, évidemment. Elle mettait en évidence à la fois l’affirmation des femmes, leur autonomie comme leurs hésitations et surtout une formidable solidarité : des échanges entre copines et entre générations, car toutes, des bébés aux grands-mères, toutes participaient à la joyeuse contestation des structures machistes.

Son œuvre dessine au fil des décennies une analyse ironique et subtile de la relation hommes – femmes, parfois une dénonciation imparable des rapports de pouvoir structurels. A titre d’exemple, je veux citer son analyse féroce et jouissive de ces rapports entre hommes et femmes au sein de l’Église dans sa BD La vie passionnée de Thérèse d’Avila (1980). Dans Cellulite (1972) et surtout Les Frustrés (1975), Bretécher brosse plutôt les échanges informels au sein du couple ou de la famille, à travers lesquels hommes et femmes, parents et enfants, dessinent leurs identités propres sans que l’un l’emporte systématiquement sur l’autre. Il faut reconnaître qu’elle prend son envol et développe son style très personnel dans les années 70 : c’était une autre époque, post ’68. L’ambiance était à la déconstruction des autorités institutionnelles, à la libération des corps et au brûlage du soutien-gorge. Les femmes avaient depuis peu conquis le droit de signer un contrat de travail ou d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de leur mari. Toutes ces avancées étaient présentées comme des évidences : au masculin et au féminin, hommes et femmes vivaient leurs frustrations, leurs hésitations, mais soutenus par une aspiration à l’égalité et à la liberté.

Une œuvre inspiratrice

Les dessins et les histoires de Claire Bretécher étaient des tranches de vie détaillées et pertinentes, marquées par l’air du temps. Elle les dévoilait avec suffisamment d’ironie pour ne désigner aucun vainqueur et aucun perdant : des hommes et des femmes égaux. Oui, je peux partir au bout du monde, oui je peux choisir mes études librement, oui tous les stéréotypes peuvent être retournés… Mes amis m’ont offert Les mères (1982) à la naissance de mon premier enfant et ce fut l’occasion d’une deuxième délivrance jubilatoire : je ne suis pas la seule à avoir envie de tuer un bébé qui hurle et les hommes autant que les femmes tremblent devant la parentalité. Elle n’a pas craint de déployer son regard critique sur des thèmes difficiles : l’avortement, l’homosexualité, parfois même la violence. Les thèmes qu’elle aborde montrent souvent un intérêt pour ces relations proches ou intimes, mais sans érotisation… si ce n’est dans la série consacrée aux obsessions sexuelles des Amours écologiques du Bolot occidental (1977)…

Pour présenter cette auteure récemment décédée, j’ai entendu ou lu surtout des chroniqueurs masculins. Peu de femmes pour mettre en avant son œuvre, pour saluer l’importance de son regard ironique, peut-être féroce mais toujours proche. Sans doute ne s’est-elle pas fait que des amies chez les féministes françaises. Pourtant ses histoires restent toujours d’actualité. Claire Bretécher a produit à travers ses dessins et son regard sur notre monde occidental, une œuvre importante et inspiratrice pour nos filles et nos garçons.

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