Carte blanche: «Matzneff et consorts, l’excuse de l’art»

Carte blanche: «Matzneff et consorts, l’excuse de l’art»

Tu as parfaitement raison, Stéphane. Et la lecture des commentaires que ton post a suscités est édifiante… À la fois pour illustrer les contorsions intellectuelles de certains pour tenter de justifier l’injustifiable ou d’expliquer – ce qui, pour le coup et contrairement aux travaux des chercheurs qui tentaient d’expliquer la radicalisation et aux critiques de Manuel Valls, constitue une tentative d’excuse –, et pour rendre sensible l’inextinguible souffrance de celles et ceux qui, dans leur enfance, ont subi de tels sévices.

Je n’ai jamais lu Matzneff, dois-je l’avouer… Comme nous n’avions pas la télévision, je n’étais pas au courant de ses passages chez Pivot. De toute manière, la littérature-nombril ne m’a jamais intéressé. Je n’ai donc aucun mérite à n’avoir pas lu Matzneff ; m’en ont préservé l’ignorance et l’indifférence. Mais s’il s’agit de répondre à ton interpellation, Stéphane, l’argument est court et ne te satisfera pas. Il ne me satisfait pas davantage.

Des amitiés particulières

J’ai lu, adolescent, le cycle romanesque que Peyrefitte a consacré à Alexandre le Grand. Peyrefitte, un autre écrivain qui a chanté les amours adolescentes entre deux jeunes garçons, dans Les Amitiés particulières, mais aussi les amours pédophiles dans ses Amours singulières. Alexandre le Grand et l’Antiquité grecque, celle à laquelle se réfèrent toutes celles et tous ceux – mais surtout ceux – qui veulent faire passer la pédophilie pour un fait culturel et, donc, excusable, voire bienfaiteur. Qui oserait reprocher à cette époque qui nous a donné la démocratie, la tragédie et la beauté classique, des mœurs éducatives particulières, ou plutôt singulières, qui semblent avoir fait le bonheur de tous les jeunes gens grecs ? Mais qu’en sait-on ? Et cette magnifique Antiquité n’est-elle pas aussi celle de l’esclavage, de la condamnation à mort de Socrate, d’un panthéon où les dieux se jouent des humains, violent les femmes, dévorent leurs enfants ? Sous prétexte qu’à ma connaissance du moins, il ne reste nulle trace de plaintes d’un jeune garçon grec violé « pour son bien », pouvons-nous en conclure qu’ils se félicitaient tous de cette pédagogie si curieusement active ?

Une ère pudibonde ?

Je ne pense pas que nous vivons à ce point une ère du politiquement ultra-correct. L’affirmer comme ultime argument pour excuser Matzneff et ses semblables est un argument du désespoir. Nombre de crimes collectifs – et l’acceptation de la pédophilie en est – ont été, en leur temps, commis « légalement » ; ils n’en restent pas moins des crimes, et si nous ne pouvons juger rétrospectivement, il nous est demandé de ne pas admirer, ni même de cautionner.

Ressentir de l’attirance pour des enfants ou des adolescents est une chose ; en art, cela peut déboucher sur un réel chef-d’œuvre, comme La mort à Venise de Thomas Mann et son adaptation sublime de Visconti. Dans Mort à Venise, Tadzio reste libre, insouciant et enfant, et von Aschenbach emporte ses pulsions et ses fantasmes dans le néant. L’art, dit Freud, est une manière de sublimer ses pulsions, de les déplacer, de les « métaphoriser » – les porter ailleurs, ailleurs que dans le réel. L’art n’est pas là pour justifier un passage l’acte, une transcription dans le réel et la chair d’autrui d’une pulsion qui détruira durablement un futur adulte, quand bien même cette transcription pourrait être, dans l’absolu, considérée comme un « chef-d’œuvre » artistique. L’art qui justifie de tels crimes ne vaut pas mieux que la richesse ou le pouvoir qui permettent de la commettre en toute impunité. L’art n’est pas un passe-droit ; c’est une exigence d’humanité.

L’excuse du talent ?

Comme l’explique brillamment François De Smet dans son récent Deus casino, nous ne sommes que le véhicule radicalement éphémère d’une force – la vie –, produit hasardeux d’une chaîne de probabilités hautement improbables, promise elle aussi au néant. Pas plus que notre liberté, nos talents ne nous appartiennent pas vraiment ; être libre et disposer d’un ou plusieurs talents nous imposent une responsabilité, et offrent peu de droits, voire aucun. En tout cas, aucun droit dont ne pourrait jouir un de nos semblables.

Camus, dans L’Homme révolté, rappelle que, s’il est facile d’être logique, il l’est beaucoup moins d’être logique jusqu’au bout. Les défenseurs de Matzneff ne le sont pas. S’ils étaient logiques « jusqu’au bout », ils devraient conclure que ce talent devant lequel ils s’extasient et qui, à leurs yeux grand fermés, excuse tout le reste, ce talent n’est que la justification élégante – ou l’élégance prise comme justification – des crimes dont jouissent ces « best people » que Stanley Kubrick dénonce impitoyablement dans ses films, et en particulier dans Eyes wide shut. Mâles souvent, oligarques de toutes sortes, tellement revenus de l’amour que le sexe ordinaire les fait bâiller, blancs, jaunes ou noirs selon la couleur du pouvoir, ils s’autorisent tout parce qu’ils sont revenus de tout. Et un certain public admire ces morts-vivants, ces dieux masturbateurs des Olympe glauques qui abritent les hauts lieux du pouvoir et de la culture sanctifiée par les prêtres eunuques de ces cultes sans spiritualité – prêtres parmi lesquels on a pu compter autant Bernard Pivot que Philippe Sollers, et tant d’autres.

L’art, la culture et le savon

Dans La Danse de Gengis Kohn, l’iconoclaste Romain Gary écrit : « À cette époque, la presse allemande était pleine de récits d’atrocités commises par les sauvages simbas, au Congo. Le monde civilisé était indigné. Alors, voilà : les Allemands avaient Schiller, Goethe, Hölderlin, les Simbas du Congo ne les avaient pas. La différence entre les Allemands héritiers d’une immense culture et les Simbas incultes, c’est que les Simbas mangeaient leurs victimes, tandis que les Allemands les transformaient en savon. Ce besoin de propreté, c’est la culture. » Je me permettrai de paraphraser Gary : « Les Matzneff avaient Saint-Germain-des-Prés, les Dutroux ne les avaient pas. La différence entre les Matzneff, héritiers d’une grande culture, et les Dutroux incultes, c’est que les Dutroux assassinaient leurs victimes, tandis que les Matzneff les transformaient en phrases. Ce besoin de style, c’est la culture. » Et de rebondir sur un constat d’Adorno, énoncé dans le même contexte que celui qu’évoque Gary : « Toute culture est détritus. » Pas « toute » culture – et même Adorno ne le pensait pas ; mais une certaine culture, qui donne la nausée.

L’art et la souffrance

Camus encore définit l’art comme « la distance que le temps donne à la souffrance ». L’auteur de L’Étranger ne pensait pas à la souffrance infligée et à ce processus qui permett(r)ait au bourreau de se déguiser en artiste ; il ne pensait qu’à celle des victimes, cette souffrance si difficile à exprimer et à faire entendre, inaudible avant que d’être indicible, et souvent indicible parce qu’inaudible. Cette décantation de l’art, cette révolution, cette victoire exténuante, combien peu de victimes des Matzneff et consorts y sont arrivées ? Pour une Vanessa Springora, combien de silences ? Il est grand temps que nous encouragions ces voix à se faire entendre, et que nous mettions à leur écoute.

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