Répondre au populisme?

Répondre au populisme?

Ce début du XXIe siècle est marqué en Occident par le retour du populisme. Trump aux Etats-Unis, Bolsonaro au Brésil, Salvini en Italie, Orban en Hongrie, le Vlaams Belang en Belgique…, la liste est longue de ces leaders ou partis qui en appellent à la souveraineté du peuple pour s’affranchir des règles et des institutions, promouvoir un projet qui se dégage des cadres et des valeurs de l’Etat de droit. Ce constat soulève régulièrement une double question : faut-il discuter avec ceux et celles qui défendent un projet dangereux pour la démocratie ? Si oui, quelle stratégie adopter pour contrer un discours qui connaît un succès certain, parce qu’il vise cette part sombre que nous avons chacun en nous ?

Faut-il répondre au populisme ?

Faut-il débattre avec les populistes ? En Belgique, cette question se traduit ces derniers temps par « faut-il débattre avec l’extrême droite » ? Même si l’extrême droite n’a pas le monopole des dérives populistes, la question est pertinente. Son extension au PTB relève par contre d’un amalgame douteux : on peut ne pas aimer ce parti, mais il ne surfe pas sur les thèmes du nationalisme ethnique et de la construction des murs qui constituent aujourd’hui le premier fonds de commerce du populisme contemporain, soit d’abord et avant tout la haine de l’autre et le repli identitaire.

Faut-il débattre avec l’extrême droite ? Comment répondre par un discours rationnel fondé sur l’explication et l’argumentation à des slogans qui tablent sur l’émotion, l’amalgame, la simplification ? Comment opposer le temps long et exigeant de la démonstration au temps court du tweet qui tue sans se préoccuper du rapport à la vérité ? La difficulté est réelle, mais appelle une réponse sans doute assez simple. Tant que l’extrême droite populiste est marginale, on peut l’ignorer. Le cordon sanitaire médiatique et politique remplit sa fonction, même s’il reste largement impuissant à empêcher des idées nauséabondes de se diffuser sur les réseaux sociaux. Une fois que l’extrême droite s’est imposée dans le paysage, c’est par contre beaucoup plus difficile. Parce que son discours représente formellement des pans importants de la population et que refuser tout dialogue devient un déni de démocratie. C’est tout l’écart qui sépare la Belgique francophone, curieuse exception en Europe, et la Flandre voisine.

Répondre par la démystification

Comment répondre ? On n’a ici sans doute guère d’autre choix que de démystifier de mauvaises réponses données à un problème mal posé. Le populisme surfe sur la montée d’un sentiment d’insécurité partagé par une partie croissante de la population, dans un monde incertain où le risque a remplacé le progrès comme horizon social. Le problème n’est pas neuf. Au début des années 1990 en Belgique, le Vlaams Blok – ancêtre du Vlaams Belang – a construit son assise politique sur l’exploitation de ce sentiment d’insécurité aux sources multiples, en le rabattant sur les questions de petite délinquance et d’immigration. Sur fond d’un problème réel – l’existence de difficultés de cohabitation dans des quartiers paupérisés –, le discours extrémiste a produit un travail de simplification et de diversion, proposant une explication lisible mais réductrice à un phénomène aux sources complexes et diverses.

La (vraie) menace dissimulée

Si les cibles ont (partiellement) bougé, la mécanique reste identique 30 ans plus tard : dans des sociétés marquées par un écart croissant entre les « have » et les « have not », un évidement des classes moyennes, les Trump, Orban, Le Pen ou Van Grieken n’ont de cesse d’opposer à des vulnérables d’autres vulnérables plus lointains. Le geste s’avère redoutablement efficace : il jette le voile sur un ensemble d’autres menaces encombrantes, à commencer par le réchauffement climatique (alors nié) ou un capitalisme post-industriel de plus en plus sauvage. C’est sans doute Salvini, en Italie, qui illustre de la manière la plus exemplaire ce processus de diversion. Favorable à l’autonomie de la riche Italie du Nord, le leader italien a réussi à se rendre populaire au Sud en désignant comme menace principale les migrants venus d’outre-mer. Substituant au conflit des classes la concurrence des victimes, Salvini s’est érigé en protecteur d’un peuple qui ne demandait qu’à y croire. Proposant un registre d’identification sur des bases culturelles et non plus économiques, il fait disparaître dans les limbes la menace originaire, toujours bien réelle mais désormais cachée en embuscade.

L’utopie des paradis perdus

L’œuvre de diversion déplace les lignes du conflit. Elle prend en outre appui sur un certain nombre de mythes : celui du chef providentiel, seul à comprendre le peuple, auquel répond un discours disqualifiant volontiers le droit et les institutions, les juges et les intellectuels, les journalistes d’investigation et le monde de la culture ; le suprématisme blanc et le rapport de domination de genre qui transparaît régulièrement dans un langage humiliant à l’égard des femmes ; l’utopie des paradis perdus, à l’image du retour à la grandeur de l’Empire impérial britannique vendu par les Brexiters ; la sortie en solitaire de la mondialisation, ou encore l’illusion de se croire à l’abri derrière les murs étanches de « gated communities », petits îlots de prospérité appelés à se développer en autarcie sur fond d’un naufrage climatique plus généralisé.

Un repli sur soi illusoire

Que répondre ? Sur le fond, je ne vois guère d’autre voie que de démystifier ces récits qui font de leurs auteurs des marchands de sommeil. Faire comprendre que si l’insécurité est légitime, elle a nombre d’autres sources que celles que l’on veut bien désigner ; que, moins que le migrant de l’extérieur, c’est l’évolution duale de nos sociétés qui constitue la source première de la menace, autant que des modes de consommation dont nos voisins payent déjà le prix en Afrique et ailleurs ; qu’il est illusoire d’échapper à la mondialisation, mais qu’il faut la penser autrement que comme arène sauvage, livrée aux seuls grondements de la bataille ; que les paradis perdus ne reviennent jamais et que le repli sur soi est illusoire, même dans des régions prospères, notamment parce que le climat ne respecte pas les murs des cités retranchées ; que les institutions, malgré leurs imperfections, sont aujourd’hui le barrage à un monde sans lois et à un rapport brutal et sans filtres avec le réel.

Quant à la forme ou la transmission, on ne peut reculer sur la nécessité de l’argumentation rationnelle. Elle est, depuis l’époque des Lumières, le fondement de notre culture. Mais, sans doute, devons nous aussi apprendre à manier l’image forte et la formule qui fait mouche. Je rêve de caricaturistes qui, d’un dessin, feraient apparaître en miroir les illusions perdues du discours populiste. Personne n’a dit que c’était facile.

*https ://www.cartaacademica.org/

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