Carte blanche: «Alost: le rire, notre honte»

Carte blanche: «Alost: le rire, notre honte»

Le carnaval d’Alost nous fait honte à tous. Plusieurs journaux belges ont repris sans distance le thème avancé par les carnavaliers de la « susceptibilité des Juifs » ; la DH a titré : « Les Juifs indignés ». Non. Le scandale à travers l’Europe est général ; il n’a rien à voir avec une sorte de complot « juif » ou « francophone » qui prétendrait instrumentaliser l’indignation à on ne sait quelle fin. La « susceptibilité » ici, c’est simplement la vigilance élémentaire de toute conscience morale et politique qui garde la mémoire de la Shoah et de la façon dont persécution et extermination ont été préparées par des imageries infâmes et infamantes comme celles qui ont paradé dimanche dernier dans les rues d’Alost, devant un public de familles et de jeunes.

La rhétorique des défenseurs du carnaval qui associe les Juifs, l’Unesco (assimilée à la Gestapo, comme si la moindre comparaison était possible) et la liberté d’expression révèle, avant tout, un sentiment – fantasmé – de dépossession culturelle. Les réseaux sociaux sont saturés de références à « nos » traditions désormais menacées par la globalisation et les identités des autres. L’image déplorable de Juifs « pleurnicheurs » et de l’Unesco souhaitant imposer une « dictature de la pensée » (et, bien sûr, dominer le monde, contre la démocratie) est celle qui émerge de cette controverse.

Une histoire européenne à prendre en compte

Le problème que refusent d’entendre les défenseurs de ces traditions carnavalesques, c’est celui du déni de contexte. Non seulement ils oublient que le carnaval historique était un moment de renversement des rôles entre dominés et dominants, et pas l’écrasement des minorités par les plus puissants, mais ils refusent de voir que le carnaval ne se déploie pas dans un vide social et historique. L’histoire européenne est celle de la Shoah : des Juifs, des homosexuels, des Roms. Celle de l’esclavagisme et des colonialismes. Elle est aussi celle d’un sexisme structurel. Le racisme et la xénophobie ne sont pas des réalités d’un autre âge, elles constituent le réel d’un nombre considérable d’habitants de ce pays. Les chars d’Alost ou encore le sauvage d’Ath affectent des gens. Certes, ces derniers peuvent détourner le regard. Mais, parce qu’elle risque de renforcer des clichés déjà existants dont on sait qu’ils ont mené au pire, l’utilisation d’une imagerie antisémite et raciste les inquiète et consolide leur sentiment d’isolement.

La preuve de ce renforcement des clichés est la façon dont les reportages dans la presse ont eux-mêmes spontanément adhéré aux stéréotypes des carnavaliers, comme s’il s’agissait d’évidences naturelles, et contribué à leur diffusion. Une dépêche de l’agence Belga, reprise par de nombreux journaux, n’a pas hésité à présenter les « nez crochus » comme un « stéréotype de la religion juive », comme si la religion avait quelque chose à voir avec la forme des nez : on voit ici à l’œuvre un racisme inconscient.

La liberté du rire est un bien précieux ; mais personne ne confondrait cette liberté avec le retour des piloris, l’humiliation solennelle des victimes ou la profanation des tombes. Il y a certainement moyen de maintenir l’esprit subversif du carnaval, sans se moquer de la souffrance vécue, passée et présente, et sans véhiculer des stéréotypes dégradants. Les traditions peuvent aussi évoluer. Encore faut-il le vouloir.

L’intertitre est de la rédaction

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