Ne plus mourir dans l’anonymat

Ne plus mourir dans l’anonymat

Sur quelques cartons à même le trottoir ou sur un banc, emmitouflé dans une couverture, un SDF semble dormir. Ou bien, comme le dormeur du Val, est-il mort en réalité… Qui n’a jamais appréhendé de faire ce macabre constat ?

C’est une promeneuse qui a trouvé le corps sans vie de Salvatore, dans sa tente en bordure du parc du Waux-Hall, à Mons. Quelques mois plus tard, au même endroit, quelqu’un découvrait le cadavre d’Alain, un enseignant que les aléas de la vie avaient privé de domicile.

Mais ce n’est pas forcément à même le macadam, dans un parc ou une station de métro que les habitants de la rue décèdent. Ni même au plus fort de l’hiver, contrairement aux idées reçues. Leur vie s’arrête aussi parfois à l’hôpital, dans le foyer qui les recueille, dans un home pour personnes âgées, lors d’un accident, ou chez eux, tout simplement, dans le logement (temporaire ou non) qu’ils ont intégré.

On ne meurt pas seulement dans la rue, on meurt surtout de la rue, c’est-à-dire des conséquences d’une vie d’errance qui fragilise la santé. Le sans-abrisme tue à petit feu et fauche les vies de façon précoce.

Un bilan difficile à établir

Avec le concours de plusieurs associations actives dans le secteur, en rencontrant des sans-abri, nous plongeant dans la presse régionale, nous avons pu établir qu’au moins 89 personnes ayant connu la rue sont mortes à Bruxelles et en Wallonie en 2019, un chiffre qui n’a que valeur indicative puisqu’il est fort probable qu’il soit en deçà de la réalité. Leur moyenne d’âge était de 48,5 ans ; l’espérance de vie en Belgique est de 81,5 ans.

En France, pays six fois plus peuplé que le nôtre, une liste arrêtée en vue d’une célébration en leur hommage, le 31 mars, fait état de 569 morts de la rue l’an dernier, d’une moyenne d’âge de 50 ans, alors que l’espérance de vie nationale est de 80 ans. Ce chiffre pourrait encore s’alourdir au fur et à mesure que de nouveaux décès finiront par être signalés au collectif des Morts de la rue.

L’exhaustivité est impossible, parce que le décompte des morts de la rue est compliqué et qu’il est parfois difficile de déterminer si les gens sont décédés des suites d’une vie dans la rue, à l’issue par exemple d’une overdose ou d’une bagarre mortelle. Sans oublier que les décomptes faits par les administrations, quand ils existent, sont souvent différents de ceux faits par les associations…

Les chiffres de l’administration de la Ville de Bruxelles illustrent cette difficulté de dénombrer les morts de la rue puisqu’ils recensent l’ensemble des indigents, enterrés aux frais de la commune comme la loi l’oblige (500 euros, incluant le prix du cercueil fourni par la Ville et les prestations du personnel communal). En 2019, ils étaient 124.

Le morcellement de la capitale en 19 communes souveraines dans leur gestion rend aussi l’équation plus complexe. D’après le décompte que nous avons pu établir, 45 personnes sont mortes de la rue en 2019 à Bruxelles, toutes communes confondues. Soit la moitié des décès que nous avons recensés. Au total, 700 personnes au moins sont décédées à Bruxelles des conséquences de la rue depuis 2005, date de naissance du collectif Morts de la rue.

Des cérémonies d’hommage annuelles à Bruxelles et à Liège

« Avant, les personnes sans abri ne mouraient pas, elles disparaissaient simplement », rappelle le collectif, qui organise chaque année une cérémonie d’hommage aux morts de la rue à l’hôtel de ville de Bruxelles, en plus des enterrements auxquels ses bénévoles assistent. Elle se tiendra le 27 mai cette année, en collaboration avec Passa Porta, la maison internationale des littératures associée à l’événement.

A Liège aussi, une cérémonie d’hommage se tient chaque année au mois de novembre, à l’hôtel de ville. Julie Fernandez Fernandez, échevine liégeoise (PS) de la Cohésion sociale, l’a lancée il y a huit ans, à la demande du relais social et des associations. « Nous avons la volonté de leur rendre hommage aussi de façon durable, en plantant un arbre du souvenir. On espère que ça pourra se faire cette année », souhaite l’échevine. C’est le cas à Bruxelles depuis 2011.

« Lorsqu’une personne décédée est reconnue indigente, les frais sont pris en charge par la Ville », poursuit l’échevine liégeoise. « On s’inquiète de sa conviction religieuse afin que la cérémonie soit la plus appropriée possible et on essaie aussi de savoir si elle voulait se faire enterrer ou incinérer. Sur les tombes, il n’y a pas de croix ou de signe distinctif mais on a débloqué un budget afin que les défunts puissent être identifiés par une plaque nominative, qu’ils puissent sortir de l’anonymat. »

A Bruxelles, par défaut, les personnes sont la plupart du temps inhumées, à moins qu’un souhait explicite d’être incinéré n’ait été stipulé par le défunt au Registre national. Quant aux convictions religieuses, si elles sont connues, elles sont aussi respectées au travers d’une croix ou d’un signe en forme de « T ».

Des recherches souvent fastidieuses

Au jour le jour, le collectif Morts de la rue informe les personnes et organisations concernées par le décès d’un (ex-)sans-abri décédé à Bruxelles, dans un délai variable et en fonction des éléments disponibles pour le faire. « Très souvent, on est dans une situation où on n’enterre pas quelqu’un au bout de maximum une semaine, comme dans les circonstances classiques », précise Florence Servais, qui travaille pour le collectif.

Selon l’empressement des communes à avertir le collectif, mais aussi à essayer de retrouver des proches du défunt en Belgique ou par l’intermédiaire du consulat de son pays d’origine, il arrive que l’indigent ait déjà été enterré (ou rapatrié) dans l’indifférence totale. Dans un tel cas de figure, c’est seulement ensuite qu’un hommage peut lui être rendu…

Saïd Dazzaz, de l’Espace fraternel à Liège, confirme qu’il est parfois difficile de retrouver des parents de défunts. Mais aussi que cette invisibilisation jusque dans la mort des personnes sans abri peut virer au cauchemar absurde… « Je me souviens très bien d’un homme d’origine guinéenne dont on avait appris le décès à l’hôpital. Nous avions contacté la communauté guinéenne de Liège, notamment la mosquée, afin qu’ils puissent laver le corps avant l’enterrement. Nous avons ensuite informé l’hôpital de cette prochaine visite, mais on nous a répondu qu’un entrepreneur de pompes funèbres était déjà passé. Sans plus de précisions. Pendant une dizaine de jours, nous avons multiplié les coups de fil aux entrepreneurs, à la clinique, à la mosquée, à la maison communale… Jusqu’à ce que la clinique se rende compte que le corps était toujours chez elle, à la morgue. »

Jusqu’à un mois de délai entre la mort et la cérémonie

Un délai d’un mois peut ainsi s’écouler entre le moment du décès et la cérémonie. C’était le cas pour le dernier adieu à Pascal, à la morgue d’un hôpital bruxellois, dans lequel il avait été admis en soins palliatifs. Il avait 53 ans. La police n’était pas parvenue à trouver trace de sa famille. Son profil Facebook indique qu’il était veuf. Pour le reste, tout au plus y note-t-on qu’il avait des liens avec des « gamers », dont l’un a fini par s’inquiéter de son inactivité sur le réseau social.

A la morgue, en un matin gris de novembre, il y avait donc en tout et pour tout cinq personnes : Florence, accompagnée de deux bénévoles du collectif, et deux infirmières des soins palliatifs touchées par ce patient esseulé. Le cercueil trônait sans photo le surmontant.

A la supérette du coin, avec une part du budget alloué annuellement par la Ville au collectif (2.500 euros), Florence avait acheté un bouquet de fleurs un peu fatiguées par le long week-end de l’Armistice. Suivant la suggestion du conseiller laïque, elle passa ensuite un morceau de musique avec les moyens du bord : son téléphone. C’était Les copains d’abord, que Brassens chantonnait vaille que vaille dans le micro du smartphone. De copains, il n’y en avait point.

Sans avoir connu Pascal, le poète Serge Meurant, qui fait partie du collectif, lui rendit un bel hommage en lisant un de ses textes dédiés à la rue, dont ces quelques vers si éloquents : « Dans l’ignorance de ce qu’il vécut, tu prononces les mots d’adieu et tu trembles de ne pouvoir témoigner. » Le silence était un peu pesant. On invita les personnes présentes à signer un petit mot sur le cercueil à l’aide d’un gros marqueur. Puis le corbillard l’emmena seul et sans cortège au cimetière d’Alsemberg.

« Drôle de vie »

Un autre matin de novembre, tandis que les premières gelées blanchissaient le cimetière de Bruxelles, c’était Bila qu’on enterrait au cours d’une cérémonie orthodoxe. Deux de ses amis, SDF comme lui, étaient là pour lui rendre un dernier hommage. « Finalement, toutes les gloires aboutissent ici », a dit l’un d’eux, dans un sourire très doux et un français maladroit. Il y avait aussi Joris, un travailleur de la rue de l’ASBL Diogènes qui rendait visite régulièrement à Bila, soit à l’endroit où il faisait la manche, soit dans le petit bosquet attenant où il dormait sous tente.

Le collectif était représenté par deux bénévoles, dont Jacques, arrivé sur place à 9 h tandis que l’inhumation était prévue à 9 h 30. « Quand on est arrivé au carré des indigents, il était déjà dans le trou », a-t-il rapporté ensuite, lors d’une des réunions mensuelles du collectif. « On a encore dû attendre le prêtre qui n’arrivait pas à allumer son machin (son encensoir, NDLR). » Il faut dire qu’il faisait polaire… Au café où on s’est réchauffé ensuite pour parler de Bila, comme après chaque enterrement, la voix de Julien Clerc répétait à tue-tête « Quelle drôle de vie ».

Refuser l’invisibilisation jusque dans la mort

Par A.-S.L.

Refuser l’invisibilisation jusque dans la mort
Roger Milutin.

Il y a d’abord eu la découverte glaçante, en juin 2004, de deux corps en état de décomposition à la gare du Midi. Le 17 octobre de cette année-là, pour la Journée mondiale du refus de la misère, des bénévoles avaient fabriqué un cercueil où figurait comme ruban funéraire : « Enfin un domicile fixe. » Après avoir listé les sans-abri dont ils avaient appris le décès, ils avaient scandé leurs noms.

En mai 2005, le collectif bruxellois Morts de la rue se constituait. Sa mission depuis 15 ans, essentielle à une société digne ce nom : mettre tout en œuvre pour inhumer correctement chaque personne ayant connu la rue. Refuser leur invisibilisation jusque dans la mort.

Jusqu’à un mois de délai

Cela signifie d’abord (dans le meilleur des cas, qui n’est pas le plus fréquent) d’être mis au courant d’un décès. « Avec le temps, on commence à nous connaître. Mais il n’y a rien de systématique », explique Florence Servais, employée à mi-temps par l’ASBL Diogènes pour assurer la coordination du collectif. « C’est parfois la pêche aux infos et c’est souvent par hasard qu’on apprend un décès. Entre un décès et l’enterrement, il peut y avoir jusqu’à un mois de délai. Cela dépend de la proactivité des communes. Certaines attendent que quelqu’un se manifeste, d’autres envoient la police enquêter. »

« Souvent, la personne décédée était sans famille ou alors on ne parvient pas à la retrouver ou bien elle ne peut pas payer », poursuit la travailleuse sociale. « Il y a parfois aussi des problèmes d’identification qui font que ça rallonge encore le délai avant les funérailles. »

Le collectif cherche aussi à informer grâce à son réseau toute personne susceptible d’avoir connu la personne décédée pour pouvoir lui dire un dernier adieu, mais sans avoir accès aux registres nationaux pour contacter d’éventuels proches.

Dans les faits, la lourdeur administrative contraint parfois les familles averties par la police de la mort d’un proche à appeler la commune tous les jours pour être informées de la date de son enterrement…

En janvier dernier, devant les grilles du cimetière de Bruxelles, une dame s’est ainsi avancée avec douceur vers les personnes du collectif et le travailleur social présents ce jour-là : « Bonjour, vous connaissiez Stéphane ? » Chacun s’est présenté, puis on lui a demandé si elle, elle le connaissait. « Je suis sa grande sœur », a-t-elle dit simplement, avant de confier qu’elle savait qu’il mourrait avant elle, après une vie d’errance. Quand la police a sonné chez elle, dans le Brabant wallon où elle habite, pour l’avertir du décès de son frère, elle n’en était donc pas tellement étonnée. Mais elle voulait absolument lui dire un dernier adieu. La police lui a alors conseillé d’appeler la Ville, puisque c’est à Bruxelles que Stéphane est mort. Pendant une semaine, elle a appelé tous les jours. Ce n’est que la veille de l’enterrement qu’elle a enfin obtenu l’information. Juste à temps.

«Des situations d’une extrême solitude»

Par Joël Matriche et Jo.Ma

Germain (à gauche) et Saïd.
Germain (à gauche) et Saïd. - D.R.

Né dans le Tournaisis il y a 76 ans, Germain Dufour a eu de nombreuses vies, avec toujours pour fil conducteur la volonté de porter la voix de ceux qui n’en ont pas, ou si peu. Ancien capucin, ex-balayeur des rues à Liège, conseiller communal puis sénateur dans les années 90, ce prêtre-ouvrier a fondé en 1987 l’Espace fraternel, un habitat solidaire, dans le quartier liégeois de Pierreuse. Dix-huit personnes y logent en permanence.

Avec Saïd Dazzaz, qui l’a rejoint en 2015, Germain s’efforce aussi de rendre leur dignité à ceux que l’âpreté de la vie dans la rue n’a pas épargnés et a prématurément poussés dans la tombe.

« La première fois que j’ai été confronté à ce genre de situation, c’est dans les années 90, lorsqu’un homme qui venait de sortir de Lantin a été retrouvé mort sur le seuil de l’Espace fraternel. Nous ne savons pas ce qu’il s’est passé, mais j’ai eu le sentiment que nous étions dépossédés de cette mort. Puis il y a eu un Italien qui, bien qu’il ait trouvé une compagne et un logement, avait donc tout pour être heureux, était taraudé par l’inquiétude. C’est comme si le bonheur le rendait malheureux. Il s’est pendu en 1993. (…) C’étaient deux situations d’une grande violence et d’une extrême solitude, que je n’ai jamais oubliées. Puis la vie a poursuivi son cours et un jour, j’ai été invité à la cérémonie des Morts de la rue à Bruxelles et depuis, j’y vais chaque année. Maintenant, quand il y a un décès à Liège et que je peux me libérer, j’assiste à l’enterrement. »

Aménager les heures d’enterrement

L’idée a donc pris corps, lorsque Saïd a pris ses quartiers à l’Espace fraternel il y a un peu plus de quatre ans, d’installer aussi à Liège un collectif des Morts de la rue. « Je suis arrivé au mois d’août 2015 et en septembre, je suis allé à une réunion du Front commun des SDF, j’y ai rencontré les responsables du collectif bruxellois. » C’est le mois suivant que, après une brève discussion avec Germain, il est décidé de systématiser l’hommage aux défunts de la rue.

Contact est alors pris avec le Relais social et avec la Ville. A l’égard de cette dernière, quatre demandes sont alors sur la table : que le collectif naissant soit averti de tout nouveau décès d’un sans-abri ; changer l’heure des enterrements, les programmer en début d’après-midi plutôt qu’à 9 h ; mettre sur pied une cérémonie d’hommage, au même titre que celles qui sont organisées chaque année à Bruxelles et Charleroi ; permettre une identification des tombes. Les trois premières demandes ont depuis été satisfaites et l’actuelle échevine de la Cohésion sociale, Julie Fernandez Fernandez (PS), s’est engagée à coiffer les tombes d’une plaque nominative d’ici la fin de l’année.

« En 2018, à l’occasion des Journées du patrimoine, nous avons dédié un arbre qui était mort de sécheresse aux sans-abri décédés de la rue », reprend Saïd. « Il est idéalement situé : proche du centre-ville et du palais de justice, aisément accessible à tous ceux qui veulent se recueillir. » En novembre dernier, au sortir de la cérémonie commémorative qui avait lieu à l’hôtel de ville, les noms des disparus ont été accrochés aux branches de l’arbre par les membres du jeune collectif.

Cinq pistes pour lutter contre le sans-abrisme

Par A.-S.L. et Jo.Ma.

Cinq pistes pour lutter contre le sans-abrisme
Dominique Duchesnes.

Afin de les sortir de l’anonymat, Le Soir s’est durant plusieurs mois efforcé de recenser les sans-abri décédés en 2019 en Wallonie et à Bruxelles. Un travail qui ne prétend pas à l’exhaustivité et qui n’a pas l’ambition d’une étude universitaire. Mais nos conclusions rejoignent celles des publications scientifiques, lesquelles notent que les personnes itinérantes ont « trois à onze fois plus de risques de décès que la population générale » et « un âge moyen de 30 à 35 ans inférieur à l’espérance de vie moyenne ».

1

Favoriser l’accès au logement

C’est la clé de voûte de toutes les autres solutions. « Bien sûr, il faut des abris de nuit pour pallier les situations d’urgence, mais ça ne doit pas être une réponse structurelle. Il faut prévenir la situation du sans-abrisme et prioriser l’accès au logement », explique Renaud De Backer, coordinateur de Housing-First Belgium et chercheur au Centre de recherches en ingénierie et actions sociales. Née aux Etats-Unis dans les années 90, fortement implantée en Europe depuis, l’initiative Housing First a pour mission de fournir, sans autre condition que le paiement d’un loyer, un logement aux sans-abri. Parce que c’est la première étape d’une insertion sociale. Le locataire est ensuite accompagné dans tous les autres domaines de la vie. « Comme toute approche basée sur des preuves, elle a pu démontrer qu’elle constitue la réponse la plus efficace au sans-abrisme chronique – 93 % de maintien en logement après trois ans », rapporte Fabrizio Leiva-Ovalle, qui travaille au SPP Intégration sociale. En collaboration avec ce SPP, la ministre en charge de la lutte contre la pauvreté et la Loterie nationale, Housing First Belgium développe son expérience avec 200 locataires dans le pays.

« N’oublions toutefois pas les logements d’urgence », soulève Jean Peeters, du Front commun des sans-domicile. « Lorsque quelqu’un est expulsé de son appartement, il faut une solution d’urgence, provisoire, généralement pour trois mois. Mais rares sont les communes wallonnes qui ont mis en place ce type de logement de transit. » Le Front plaide aussi pour que, à l’instar de ce qui se fait déjà dans quelques communes wallonnes et bruxelloises, des familles puissent occuper à titre temporaire des logements sociaux inoccupés. « Il y a une bonne partie du parc qui est en rénovation et donc libre de tout locataire. Mais il est généralement préférable d’habiter un logement un peu détérioré que d’être sans-abri. De plus, l’appartement se dégrade moins vite si quelqu’un y habite. L’idée est donc de laisser des familles vivre dans ces appartements sociaux jusqu’au début effectif des travaux »

2

Préparer la réinsertion des plus fragiles

Lancé en 2008, le programme « Logement d’abord » a quasiment mis fin au sans-abrisme en Finlande. A rebours des autres pays européens. Avec une attention particulière portée aux jeunes, aux personnes sortant de prison, aux locataires menacés d’expulsion. « La prévention du sans-abrisme passe par l’accompagnement des détenus, des personnes qui sortent d’un institut psychiatrique ou de structures d’aide à la jeunesse, des locataires expulsés », confirme Renaud De Backer. « Par exemple, lorsqu’un immeuble à appartements risque d’être fermé pour insalubrité ou défaut de sécurité, il faut que les courriers envoyés au propriétaire par la commune et les services de sécurité parviennent aussi aux locataires afin que ceux-ci soient tenus informés de l’évolution de la situation », ajoute Jean Peeters. Puis, pour limiter le nombre d’expulsions aussi : « Lorsqu’un propriétaire réclame une expulsion et va devant le juge de paix, il faudrait que le CPAS soit prévenu et rende visite aux locataires afin de leur expliquer la situation car l’expérience nous a montré que les locataires menacés d’expulsion ont parfois lâché prise, ne lisent plus leurs courriers, etc. »

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Raccourcir les délais pour les aides sociales

« Lorsqu’une personne sans abri a trouvé un logement mais que le loyer est trop élevé, elle a droit à une aide, tant en Wallonie qu’à Bruxelles », explique Jean Peeters. En Wallonie, cette allocation de déménagement et de loyer (ADeL) peut être octroyée pendant deux ans maximum – période qui peut être renouvelée si les conditions d’obtention sont toujours respectées. « Mais ces délais sont trop longs, il faut parfois huit mois pour obtenir cette aide. » De manière plus générale, le Front plaide aussi pour un raccourcissement des délais d’attente pour l’attribution des allocations sociales, notamment le RIS.

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Une politique interfédérale coordonnée

« Il faut une stratégie interfédérale d’éradication du sans-abrisme qui soit chiffrée, évaluée, objectivée et pragmatique », insiste Renaud De Backer, qui rappelle que l’accord de coopération signé en 2014 sur l’absence de chez-soi doit être mis en place. « Il faut promouvoir le logement d’abord mais ça ne peut pas se substituer à une vraie politique de prévention du sans-abrisme. »

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Un accompagnement pluridisciplinaire

« Admettons que, demain, on annonce l’ouverture de 5.000 logements sociaux, le problème ne serait pas réglé pour autant », temporise Fabrizio Leiva-Ovalle, en soulignant la nécessité d’un accompagnement pluridisciplinaire : « Les personnes sans abri, surtout chroniques, cumulent toute une série de problèmes de santé en général, mentale en particulier, sans oublier des années de vie administrative erratique. Il est essentiel en outre de ne pas négliger le volet de réaffiliation sociale pour aider ces personnes à se repenser en tant que membres d’une collectivité. » En pratique, cela peut se traduire par du bénévolat visant à briser la solitude à travers des promenades ou des jeux de société, à l’instar de l’association bruxelloise Huneeds. Mais aussi par la colocation solidaire comme le fait l’ASBL Lazare, qui permet à des personnes ayant vécu dans la rue de partager un logement avec des jeunes actifs.

«Ecrire quelques mots»

Par Jo.Ma

Depuis l’adolescence, Serge Meurant, 73 ans, vit sa vie en vers. Il a publié une trentaine de livres de poésie et depuis plusieurs années, il rend hommage aux morts de la rue. Nous l’avons rencontré au pied de cet arbre qui, enraciné près de la gare Centrale, est un monument vivant en mémoire de ceux qui sont partis dans l’indifférence.

Dominique Duchesnes.

De quand date cet engagement et comment est-il né ?

C’est un ami poète qui faisait partie du collectif Morts de la rue et aussi de Passa Porta qui m’a demandé d’écrire des litanies qui seraient lues lors de la cérémonie rendue chaque année au mois de mai – cette année, ce sera le 27 mai – à l’hôtel de ville de Bruxelles.

Et comment procédez-vous ?

Pour chaque disparu, nous écrivons un texte court, inspiré de la vie de la personne, des témoignages que fournissent ses amis, sa famille, le personnel de l’hôpital… De fil en aiguille, depuis cette première participation à la cérémonie, je me suis impliqué davantage, jusqu’à accompagner les enterrements de ceux qui n’avaient personne à leurs côtés. La poésie est, pour moi, une façon de leur témoigner de l’humanité, du respect, de sortir de l’anonymat ces hommes et ces femmes qui ont vécu dans l’invisibilité ou avec peu de visibilité. Habituellement, lorsqu’on enterre quelqu’un, on veille ce mort, on se recueille… C’est ce que je veux faire en lisant un poème au cimetière ou à la morgue. En tant que poète, que puis-je faire d’autre qu’écrire et dire quelques mots ? Quand on sait que la personne disparue était croyante, on essaye d’être accompagnés d’un prêtre, d’un imam, d’un pope… Mais ce n’est pas toujours possible.

Combien êtes-vous à ainsi accompagner le collectif ?

Nous étions huit l’an passé, nous devrions être le même nombre en 2020. Nous devons nous relayer car émotionnellement, ce sont des moments très difficiles.

Comment nous avons fait

Par A.-S.L. et Jo.Ma.

Pendant plusieurs mois, Le Soir a tenté de retrouver les noms et parfois des fragments d’histoire de ceux et celles qui, de janvier à décembre 2019 en Belgique francophone, sont morts « de » la rue. Et pas forcément « dans » la rue : bien qu’enregistrés à l’hôpital, dans des maisons de repos, des structures d’accueil spécialisées, de nombreux décès n’ont rien d’une fatalité mais sont la prématurée conséquence d’années d’errances et de privations.

S’il y a bien chaque année à Charleroi, Bruxelles et Liège des cérémonies d’hommage à ces disparus, il n’existait à notre connaissance aucun registre officiel, aucune statistique disponible en Communauté française. C’est ce même constat de carence qui dès octobre 2017 a incité nos confrères britanniques du Bureau of investigative journalism à dénombrer eux-mêmes les sans-abri morts au Royaume-Uni. Un travail dont Le Soir s’est inspiré.

Surtout et dans la mesure du possible, il s’agissait de rendre – à titre posthume – leur humanité à ces hommes et ces femmes qui, trop souvent, meurent comme ils ont vécu, invisibles et anonymes. A cette fin, Le Soir a travaillé avec des associations locales et des travailleurs de rue, avec des villes et des communes, avec des sans-abris.

Nos efforts ont porté sur Bruxelles et sur les deux plus grandes villes wallonnes, étant entendu que les centres urbains sont d’irrésistibles pôles d’attraction, tant pour ceux qui ont du travail que pour ceux qui en sont privés. Nous avons recensé 89 décès de sans-abris en 2019. Pour une moyenne d’âge de 48,5 ans, soit très en deçà - 33 ans -  de l’espérance de vie en Belgique. Dans un tiers des cas, la victime est d’ailleurs un ou une quadragénaire.

Enfin, tantôt par respect pour la personne disparue et une histoire personnelle qui a pu être compliquée, le plus souvent pour satisfaire à la demande du collectif bruxellois des Morts de la rue, de nombreux noms de famille ont dû être gommés. Ce qui ne détériore en rien les hommages qui sont rendus.

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