«Grapa: les principales victimes du système actuel sont des femmes»

«Grapa: les principales victimes du système actuel sont des femmes»
Pierre-Yves Thienpont.

C’est une réalité maintes fois témoignée : de trop nombreuses décisions politiques défavorisent particulièrement les femmes (1). Un récent exemple en date est le contrôle abusif des bénéficiaires de la Grapa, qui touche majoritairement des femmes âgées. A la veille du 8 mars, Journée Internationale des droits des Femmes, nous ne pouvions rester silencieuses face à cette injustice.

La Garantie de Revenus des Personnes Agées (Grapa) est une aide sociale prévue pour les personnes qui ne reçoivent pas une pension suffisante. « Pas suffisante », cela signifie que la Grapa permet d’éviter de devoir vivre avec moins de 1.131,78 € par mois pour les isolé·e·s, ou 754,52 € pour les cohabitant·e·s. A titre de comparaison, le seuil de pauvreté est estimé à 1.187,17 € par mois, sachant que ce seuil est une moyenne et que la vie d’une personne âgée comporte des coûts particuliers (soins de santé, adaptations du lieu de vie, déplacements…). Les montants actuels de la Grapa, comme ceux de la pension minimum, ne permettent donc pas d’éviter la vie dans la pauvreté et sont totalement insuffisants pour vivre une paisible et digne retraite.

La Grapa pallie la division genrée du travail

La situation à l’âge de la pension est en grande partie le reflet de la vie professionnelle. L’écart salarial annuel entre travailleuses et travailleurs est de 23,7 %, il monte à 28 % lorsqu’on parle d’écart de pension. Les carrières des femmes sont en effet plus incomplètes que celles des hommes. Cela s’explique notamment par la division genrée du travail, à l’œuvre hier comme encore aujourd’hui : aux hommes le travail rémunéré ouvrant des droits pleins à la sécurité sociale via les cotisations sociales, aux femmes les carrières moins rémunérées, le temps partiel, le travail domestique gratuit, les interruptions de carrière pour le soin des enfants et des proches. Comme l’annoncent toutes celles qui s’apprêtent à faire grève ce 8 mars, « quand les femmes s’arrêtent, le monde s’arrête ». Nombreuses sont donc les femmes qui ont contribué toute leur vie au fonctionnement de la société et de l’économie, mais à qui les conditions actuelles d’accès à la retraite ne permettent pas d’accéder à une pension suffisante et qui dès lors tombent dans la précarité (2). Et en toute logique, cette réalité se reflète dans la Grapa : 65,5 % des bénéficiaires (environ 70.000 personnes) sont des femmes.

Des mesures de plus en plus restrictives

Pour pouvoir obtenir une Grapa, il est nécessaire d’avoir sa résidence principale en Belgique (ce que personne ne conteste), mais en plus, depuis quelques années, d’y séjourner de façon quasiment permanente (ce qui est bien plus décrié). Dans les faits, actuellement, un·e bénéficiaire de la Grapa n’a quasiment pas le droit de voyager ou de prendre quelques vacances : 29 petits jours – consécutifs ou non – de départ à l’étranger sont accordés sur une année. Et encore : il faut prévenir à l’avance les autorités…

Depuis le 1er juillet ont été mises en place de nouvelles mesures durcissant encore plus le contrôle des personnes bénéficiaires de la Grapa. Il faut désormais signaler à l’avance non seulement un départ à l’étranger, mais également tout séjour de plus de trois semaines en Belgique autre part qu’en dehors de son domicile. Pire : par une procédure violant le droit à la vie privée, les fac-teur·rice·s de Bpost sont chargé·e·s de contrôler si les bénéficiaires de la Grapa demeurent bien à leur domicile.

La procédure entraîne qu’une personne qui ne pourrait vérifier tous les 5 jours sa boîte aux lettres prendrait le risque d’une suspension de la Grapa. Ces sanctions, qui ont lieu sans que la personne ne puisse préalablement se défendre, sont d’une dureté brutale : la Grapa est pour ses bénéficiaires un droit minimal, le dernier filet de protection. Ne plus percevoir sa Grapa, c’est perdre jusqu’à la quasi-totalité de maigres moyens d’existence…

Une mise sous pression des plus vulnérables

La semaine dernière, une quarantaine d’associations et de syndicats ont manifesté devant le cabinet du ministre Bacquelaine afin de demander l’arrêt des contrôles, lui déposant une pétition qui a rassemblé plus de 4.000 signatures. Mais le Ministre campe sur ses positions. A la veille du 8 mars, nous, syndicats et féministes, nous insurgeons contre cette mise sous pression des plus vulnérables de notre société et en particulier, une fois de plus, des femmes ! Les bénéficiaires de la Grapa ne peuvent voir leur liberté de circulation et leur vie sociale mises à mal par un contrôle de plus en plus excessif. Les femmes âgées qui n’ont pas pu obtenir une pension suffisante ont droit, comme chacun·e, au respect de leur vie privée, à une vie digne garantie par des moyens suffisants, à circuler, voyager et partir en vacances. Si « une société se juge à la manière dont elle traite ses personnes âgées », il est grand temps de revoir ces mesures injustes.

(1)  http://www.viefeminine.be/IMG/pdf/2019_analyse_bilan_gvt_fed.pdf

(2) Le Comité des Nations Unies qui contrôle l’application de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes s’est justement préoccupé en novembre dernier de la situation des femmes âgées, demandant à la Belgique de lui préciser les « mesures prises pour lutter contre la pauvreté relative de ces femmes, notamment en ce qui concerne leurs pensions de retraite plus faibles, du fait de salaires plus faibles pendant leur vie active, de la forte proportion d’emplois à temps partiel et des interruptions de carrière ».

*Signataires : Ann Vermorgen, secrétaire nationale ACV-CSC ; Ariane Estenne, présidente du MOC ; Aurore Kesch, présidente de Vie féminine ; Caroline Van der Hoeven, coordinatrice, BAPN ; Charlotte Casier, membre du Collecti.e.f 8 maars ; Charlotte Gwizabera, coordinatrice Education Permanente, Collectif des Femmes ; Christine Mahy, secrétaire générale et politique RWLP ; Dalila Larabi, conseillère fédérale Genre, FGTB-ABVV ; Gaëlle Demez, responsable CSC-ACV Femmes ; Greet De Ceukelaire, secrétaire générale de Femma ; Jolien Pollet, responsable Genre, ACV-CSC ; Magda De Meyer, Présidente de Vrouwenraad ; Maria Miguel-Sierra, directrice de La Voix des Femmes ; Miranda Ulens, secrétaire générale ABVV-FGTB ; Noémie Van Erps, secrétaire générale des Femmes Prévoyantes Socialistes, FPS ; Reine Marcelis, présidente de Synergie Wallonie pour l’Egalité entre les Femmes et les Hommes et Attachée à la Fondation Anne-Marie Lizin ; Sarah Scheepers, coordinatrice Ella vzw ; Selena Carbonero Fernandez, présidente du Bureau des Femmes de la FGTB-ABVV Wallonne ; Sylvie Lausberg, présidente CFFB ; Valérie Lootvoet, directrice de l’Université des Femmes ; Violaine Alonso, avocate, Fem & Law.

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