La carte blanche de Greta Thunberg: «Nous ne vous autoriserons pas à capituler, c’est notre avenir qui est en jeu»

Adélaïde Charlier, Greta Thunberg et Anuna De Wever (de g. à dr.) lors d’une manifestation pour le climat à Paris, le 22 février 2019.
Adélaïde Charlier, Greta Thunberg et Anuna De Wever (de g. à dr.) lors d’une manifestation pour le climat à Paris, le 22 février 2019. - Belga.

Toutes les lois ou politiques climatiques qui ne s’appuient pas sur les meilleures données scientifiques actuelles et ne tiennent pas compte de la notion globale d’équité ou de justice climatique – des principes au cœur de l’Accord de Paris – seront plus néfastes que bénéfiques. De telles lois suggèrent que des actions concrètes et suffisantes sont prises, alors que ce n’est pas le cas.

Elles suggèrent également que vous, les dirigeants politiques que nous avons élus, comprenez pleinement la situation dans laquelle nous nous trouvons et que nous pouvons « résoudre la crise du climat » sans rien changer au système actuel et sans faire aucun sacrifice.

La vérité, c’est que la prise de conscience et les politiques nécessaires ne se profilent pas encore à l’horizon. Nous nous trouvons au beau milieu d’une crise qui n’a jamais été traitée comme une crise.

Cela fait plus d’un an et demi que nous sacrifions notre éducation pour protester contre votre inaction. En septembre dernier, nous étions 7,5 millions de personnes à envahir les rues de la planète pour vous demander de vous unir derrière la science et de nous offrir un avenir sûr.

Mais apparemment, c’était trop demander.

Des données complètement ignorées

Ce qu’il faut retenir des meilleures données climatiques actuellement disponibles, c’est que nos budgets carbone fondent comme neige au soleil. Aussi insuffisantes soient-elles, ces données sont la meilleure feuille de route que nous ayons à notre disposition pour préserver les conditions de vie futures de l’humanité. Et pourtant, elles sont complètement ignorées par les décideurs politiques, les médias et les personnes au pouvoir.

Cela doit changer dès maintenant.

Aucune stratégie, politique ou engagement ne sera suffisant tant que nous continuerons à ignorer le budget CO2 applicable aujourd’hui.

L’objectif « zéro émission nette d’ici à 2050 » équivaut à capituler, à baisser les bras. Nous n’avons pas seulement besoin d’objectifs pour 2030 ou 2050. Nous avons surtout besoin d’objectifs pour 2020 ainsi que pour l’ensemble des mois et années à venir.

Parce que les objectifs de zéro émission nette à long terme n’auront absolument aucun sens si nous continuons à ignorer le budget CO2 applicable aujourd’hui, et non dans un futur lointain. Si nos émissions restent aussi élevées qu’elles le sont aujourd’hui, même si ce n’est que pendant quelques années, le budget restant sera rapidement épuisé.

Atteindre un zéro réel

Et tant que nous ne disposerons pas de technologies capables de générer des émissions négatives à grande échelle, nous devons oublier le zéro net ou la « neutralité carbone ». Nous devons atteindre un zéro réel.

Si vous souhaitez concrétiser les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris, nos émissions devront finir par disparaître. Et la science nous dit que nous devons commencer à agir – de manière drastique – dès aujourd’hui.

Et vu que les technologies de production d’émissions négatives dans lesquelles vous placez tous vos espoirs n’existent pas encore à grande échelle aujourd’hui, nous devons simplement renoncer à certaines choses. Même si cela implique de transformer notre économie.

Telle est la désagréable vérité à laquelle vous ne pouvez pas échapper, aussi ardent que soit votre désir et aussi importants que soient vos efforts. Et plus vous continuerez à ignorer cette vérité, plus votre trahison à l’égard des générations futures sera grande.

Apparemment, nombreux sont les décideurs politiques à vouloir réduire nos émissions de moitié d’ici à 2030. Mais laissez-nous à nouveau vous rappeler que selon l’IPCC, cela ne nous donnerait environ que 50 % de probabilités de contenir la hausse de la température mondiale moyenne sous les 1,5 ºC. Et ces probabilités insuffisantes ne tiennent même pas compte de la plupart des boucles de rétroaction, des points de bascule non linéaires ou du réchauffement supplémentaire induit par la pollution atmosphérique.

L’équité, notion essentielle

Elles partent toutefois du postulat que les générations futures seront d’une manière ou d’une autre en mesure d’extraire des centaines de milliards de tonnes de CO2 de l’atmosphère grâce à des technologies qui n’existeront peut-être jamais à grande échelle et qui ne verront de toute façon pas le jour dans les délais que nous avons à notre disposition pour atteindre les objectifs fixés par l’Accord de Paris.

Et vu que ce budget est mondial, il n’est pas fait mention de la notion essentielle d’équité, ce qui signifie que même si l’UE adhérait à ces probabilités extrêmement défavorables, nous devrions toujours atteindre bien plus qu’une réduction de 50 % d’ici à 2030 afin de contrebalancer les émissions des pays en développement, qui doivent pouvoir améliorer la qualité de vie de leurs citoyens. Car c’est ce que dit clairement l’Accord de Paris et c’est ce que vous avez tous ratifié.

Même un enfant est en mesure de comprendre que tout cela est bien trop risqué. Nous – les jeunes qui devront vivre avec les conséquences de cette crise que nous n’avons pas créée – trouvons cela inacceptable.

Nous refusons d’accepter ces risques.

D’après l’IPCC, la meilleure probabilité que nous ayons de contenir la hausse de la température mondiale moyenne sous les 1,5 ºC est de 67 %. Pour nous donner toutes les chances d’atteindre cet objectif, nous disposons d’un budget restant de moins de 340 Gt de CO2 à émettre à l’échelle mondiale. Avec les niveaux d’émissions actuels, ce budget aura entièrement disparu dans 8 ans environ. Et ici aussi, il existe des risques supplémentaires de points de bascule et de boucles de rétroaction – et la notion d’équité est totalement exclue. Cette option est donc également tout sauf sûre.

Une arrogance qui doit cesser

Ces budgets n’ont jamais été pris en compte dans les politiques actuelles. Ils n’ont jamais été communiqués dans les médias traditionnels. Et ici encore, vous essayez de créer des lois et des politiques en les ignorant complètement.

En prétendant que votre stratégie ou politique – méprisant la science – parviendra à résoudre la pire crise à laquelle l’humanité a jamais fait face.

En prétendant qu’une loi que personne ne doit respecter est une loi. En prétendant que vous pouvez continuer à construire et à subventionner de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles tout en maintenant des échappatoires pour la déforestation. En prétendant qu’exclure la notion globale d’équité et de justice climatique ne mettra pas en péril l’Accord de Paris.

En prétendant que des mots vides de sens feront disparaître l’urgence. Cette arrogance doit cesser.

Nous n’accepterons rien de moins qu’une approche basée sur la science qui nous donne les meilleures chances possible de préserver les conditions de vie futures de l’humanité et la vie sur Terre telle que nous la connaissons. Tout le reste est synonyme d’abandon. Cette loi climatique est synonyme d’abandon – parce que la nature ne négocie pas et vous ne pouvez pas conclure des « accords » avec la physique.

Et nous ne vous autoriserons pas à capituler. C’est notre avenir qui est en jeu.

Tant que vous ne prendrez pas la situation au sérieux, nous continuerons à envahir les rues. Tant que vous ne prendrez pas la situation au sérieux, nous continuerons à vous inonder de données scientifiques. Tant que vous ne prendrez pas la situation au sérieux, nous vous sommerons de rentrer chez vous, d’étudier les faits et de revenir lorsque vous aurez fait vos devoirs.

Alors, faites ce pour quoi vous avez été élus – guidez-nous.

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