Se faire engueuler {comme du pus}

Se faire engueuler {comme du pus}

Vous souhaitez dire son fait à ce fat qui vous importune ? Il vous est loisible de l’enguirlander. Bel euphémisme que ce verbe, issu de guirlande, celle qu’on utilise généralement pour mettre en valeur un objet, pour le décorer, mais qui exprime clairement à votre interlocuteur que vous ne pouvez pas l’encadrer, ni même le voir en peinture.

Si vous voulez donner du corps à votre remontrance, n’hésitez pas à engueuler votre vis-à-vis. D’après l’origine du mot, vous vous comportez alors comme un engueulé, comme quelqu’un de mal embouché. Et s’il vous prend l’envie de donner à votre gueulante un tour quelque peu plus populaire, vous pouvez engueuler l’infortuné comme du poisson pourri. Et même, en Belgique, comme du pus. Vous l’avez compris : rompant avec sa civilité coutumière, cette chronique s’aventure aujourd’hui dans les bas-fonds langagiers.

Du style poissard…

Si chaque Belge est capable de vous citer de nombreux mots qui caractérisent le français des Wallons ou des Bruxellois, il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit d’identifier des expressions qui seraient des belgicismes emblématiques. Cette différence d’acuité ne m’était pas apparue avant que Zapf Dingbats, chroniqueur de son état au quotidien L’Avenir, ait attiré mon attention sur des tours absents jusqu’alors des recueils de belgicismes et qui ont été intégrés dans les éditions successives du Dictionnaire des belgicismes (De Boeck, 2010 et 2015). Même après quelques années d’un ratissage en règle, il en subsiste encore, dont le plus récemment exhumé vaut son pesant de pyorrhée : engueuler (quelqu’un) comme du pus.

Un très récent coup de sonde sur les réseaux sociaux confirme la spécificité du tour : parmi les centaines de réponses obtenues, aucune ne dit reconnaître l’expression engueuler (quelqu’un) comme du pus − ou se faire engueuler comme du pus− en dehors du territoire belge. De plus, celle-ci est employée tant à Bruxelles qu’en Wallonie, par toutes les générations en âge de s’adonner à cette activité. Seule une personne étrangère à la Belgique francophone peut s’étonner de l’entendre ou de la lire.

Il n’est pas rare qu’une expression belge pose un problème de compréhension à votre collègue suisse, à votre éditrice parisienne ou à votre chum québécois. Essayez par exemple de leur faire deviner le sens de jouer avec les pieds de quelqu’un ou de avoir le cul dans le beurre. Mais dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, la signification du tour est assez transparente. Spontanément, vos interlocuteurs donneront un équivalent en français général, lui aussi employé en Belgique : engueuler (quelqu’un) comme du poisson pourri.

Cette expression au fumet particulier ne semble pas très ancienne. Pierre Rézeau en a relevé des attestations dans les lettres qu’il a dépouillées pour son remarquable Les mots des Poilus (2018), où il précise qu’on la trouve dès 1888 chez Courteline. Elle fleure bon la parlure des marchands de poissons, dont certains auteurs ont tiré parti dès le 18e siècle en adoptant le « style poissard », inspiré du langage trivial des forts des halles et des poissardes. Nul doute que lesdites poissardes pouvaient, en pleine connaissance de cause, injurier quelqu’un en le traitant de poisson pourri, symbole à leurs yeux de la déchéance ultime. Ou l’engueuler comme du poisson pourri, ce qui ne relève en rien le niveau de l’invective.

… au style carabin ?

Si l’on sent l’insulte à plein nez lorsqu’il est question de poisson pourri, il n’en va pas de même pour du pus, qui relève plutôt d’une sensation visuelle. On reste toutefois dans le registre de la répulsion, tout à fait idoine si l’on veut agonir son prochain. Pourriture ou purulence se situent au même degré dans l’échelle du peu ragoûtant. Reste à déterminer l’origine de ce pus  : d’une des langues romanes ou germaniques qui donnent au français de Belgique une saveur particulière ? D’une innovation ?

Un examen des ressources lexicales du flamand et du néerlandais ne ramène que du menu fretin. Si l’on excepte voor rotte vis uitschelden qui est l’exact équivalent de traiter (quelqu’un) comme du poisson pourri, on ne trouve en néerlandais de Belgique que l’expression iemand uitmaken voor het vuil van de straat, littéralement « traiter quelqu’un comme la saleté de la rue ». On est certes ici plus près du pus que du poisson pourri, mais il reste de la marge.

La pêche en Wallonie n’est pas plus miraculeuse. Aucun des lexiques ou dictionnaires du wallon, du picard ou du gaumais que j’ai consultés ne mentionne un tour proche. Le nom pus lui-même est souvent absent de ces ouvrages et son équivalent wallon est plutôt matîre « matière ». En outre, l’hypothèse d’une confusion entre pus et pou – malgré l’aversion que suscite ce peu sympathique parasite – ne tient pas la route d’un point de vue linguistique.

Reste l’hypothèse d’une innovation, sans doute assez récente, dont je n’ai trouvé aucune confirmation écrite. Elle pourrait s’expliquer par un processus analogue à celui qui a donné engueuler (quelqu’un) comme du poisson pourri. En effet, un internaute m’a précisé que engueuler (quelqu’un) comme du pus lui était familier dans le milieu hospitalier. Il se pourrait qu’à l’instar des poissardes, qui parlaient en expertes de poisson pourri, les carabins aient laissé parler leur expérience ès matières suppurantes, identifiant le pus comme l’injure suprême.

Mais comment expliquer qu’une création argotique ait pu se propager dans l’ensemble de la population, même si elle reste cantonnée (provisoirement…) à la Belgique francophone ? Hélas, je n’en ai nulle idée. Et comme Ordralfabétix, je ne veux pas vous servir de marchandises avariées, quoi qu’en dise Cétautomatix. Merci de m’épargner un savon – ou un cigare, si vous êtes Belge…

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