«Eternel Jean Ferrat»

«Eternel Jean Ferrat»

Des artistes sont éternels dans la mémoire collective parce que leur œuvre s’est construite dans l’abstraction de son contexte, ainsi elle survit aux ruptures consubstantielles de chaque époque. Cet attribut immarcescible, d’autres créateurs le fécondent au contraire dans la confrontation au réel de leur contemporanéité, dans une inépuisable lutte de militant ou de résistant, dans une foi et une humanité universelles que l’admirateur peut accueillir au-delà de leur disparition. Jean Ferrat était de ce second cénacle. Dix ans après sa mort, les textes qu’il composa ou interpréta sont une lecture du monde, quand bien même chacun est bien sûr – et heureusement ! – libre de la questionner et de la contester.

Une muraille face aux fallacieux bonheurs

Chez Ferrat, il y avait bien sûr cette manière de dire l’amour, le bonheur et la beauté en les ramenant à leur quintessence : la sincérité, l’authenticité, la simplicité d’un moment d’amitié, d’un paysage contemplé, d’un repas et d’une ivresse partagés, celles d’une main tendue, d’une étreinte des corps, d’une écoute ou d’un silence. Une muraille face aux fallacieux bonheurs que promettent aujourd’hui l’enivrement consumériste, l’effervescence technologique, la duperie matérialiste.

Il y avait cette attention aux fragiles et aux vulnérables, cette bienveillance pour les sans visages et les oubliés, les exclus et les méprisés, les opprimés et les serfs, dont il s’employait, inlassablement, à explorer les aspérités, à nimber l’altérité, à réhabiliter les trésors d’humanité. A prendre soin. Nul doute qu’il aurait été « gilet jaune », au moins lorsque le mouvement était cette effervescence d’humanité, était le réveil d’une faculté d’être, de dire, d’être entendu, de se lier et de partager.

Il y avait cette « inquiétude » d’un monde « terrifiant » qui réserve à quelques élites les privilèges du progrès, qui place les pouvoirs – scientifique, économique, politique – en capacité de « détruire l’individu. Le XXe siècle restera celui où l’humanité a créé les outils de son propre anéantissement ». Le siècle suivant s’exerce-t-il à désarmer ?

Un porte-voix, une vision

Il y avait cet univers de l’entreprise et du travail, qu’il avait connu comme laborantin dès l’âge de 16 ans, et qu’il n’avait jamais délaissé. « Ma môme », celle qui « travaille en usine, à Créteil », « Les demoiselles de magasin » qui, les premières, chantèrent « la grève », « Le bureau », « Prisunic », « Les petites filles modèles »… Dans ces textes, honorant l’idiome, il avait tressé avec les travailleurs ouvriers, ses commensaux, une complicité, une communion. Il demeure aujourd’hui encore un porte-voix au sein du néo-prolétariat.

Il y avait cette vision, grâce à laquelle il prospectait des thèmes – environnement, ghettoïsation des villes, désertification des campagnes, raréfaction des espaces de vie commune, nomadisme, jeunesse, minorités, etc. – alors peu traités voire invisibles ; « Que restera-t-il sur la terre / Dans cinquante ans / On empoisonne les rivières / Les océans / On mange des hydrocarbures / Que sais-je encore / Le Rhône charrie du mercure / Des poissons morts » (…) « Enfants, enfants la terre est ronde / Criez plus fort / Pour que se réveille le monde / S’il n’est pas mort » : il chanta cela dans Restera-t-il un chant d’oiseau ? C’était en 1962…

En 2020, qu’est-ce qui a changé ?

Il y avait aussi cette congruence avec les soubresauts politiques auxquels l’avènement du néolibéralisme et l’accélération d’une mondialisation aussi saoule qu’euphorique déjà faisaient résonance. Ferrat, c’était un combat indéfectible contre les avilissements et les oppressions, le rejet des autocraties et de la puissance prédatrice, l’insoumission au pouvoir et aux asservissements ; au final, c’était une croyance humaniste aspirant à remettre l’homme debout et à restaurer sa dignité. Il vitupérait les « insupportables » injustices qui exacerbent les sentiments nationalistes, stimulent les séditions, et encouragent le clanisme ethnique. Au centre de cette colère, le capitalisme. Visées, l’éclosion de « nouvelles féodalités », celle de mécanismes économiques et financiers qui embastillent « la planète entière ». En 2020, qu’est-ce qui a changé ? Et un capitalisme dont bien avant sa mort il avait repéré des empoisonnements collatéraux aujourd’hui spectaculaires. « Il enflamme les résistances locales, le repli identitaire, il fait se battre les uns contre les autres des groupes humains qui au contraire devraient s’unir contre lui ». L’Europe brunit, les doctrines xénophobes et ségrégationnistes la scarifient, on la voulait communauté elle est (re)devenue archipel. Lui qui écrivit en 1975 « Le bruit des bottes » s’inquiétait d’une « Histoire qui démontre que les partis d’extrême droite ont toujours été soutenus par le capital. Le capitalisme, en même temps qu’il détruit les domaines social et économique, exalte le plus fort, celui qui gagne envers et contre tous. A ce titre, il sert les théories fascistes ». La cartographie politique de l’Europe lui donne-t-elle tort ? Et l’Amérique de Trump, le Brésil de Bolsonaro, l’Inde de Modi, la Russie de Poutine, discréditent-ils sa radicalité ?

« Je ne suis qu’un cri »

Enfin – et surtout ? – il y avait la poésie. « Je ne suis qu’un cri », chanta-t-il. Un cri destiné à protester, à témoigner, à dénoncer chaque propos, chaque comportement, chaque incurie, chaque lâcheté, chaque loi qui attentent à l’humanité d’autrui, un cri cathartique, un cri brandissant la nécessité de solidarité et de fraternité, un cri qui pouvait apaiser la douleur de toute victime de toute injustice ourdie par l’« homme sans humanité ». Son empathie semblait osmotique, comme lorsqu’il interprétait Aragon dans l’inoubliable « Complainte de Pablo Neruda » : Votre enfer est le mien / Nous vivions sous le même règne / Et lorsque vous saignez je saigne / Et je meurs dans vos mêmes liens. Elle avait valeur d’« universalité » des causes, elle était corporéité, faisant écho au principe, cardinal, de réciprocité : je suis, parce que je considère autrui et suis considéré par autrui. Oui, l’indocile et intranquille poète est le seul qui, avec les mots, le corps, le pinceau, la pellicule, la voix n’esquive pas, le seul qui est liberté et intégrité, et donc le seul légitime à conduire la résistance, à mener la révolte et à proclamer l’utopie. Celle par exemple, la plus ultime, la plus inaccessible, de « la paix sur terre » – à laquelle il exhorta dans un puissant texte publié en 1991. L’antidote à la déshumanisation des sociétés, au tarissement des possibilités d’imaginer-vivre-construire ensemble, est la poésie, cet art éminemment « politique » puisqu’il donne le droit de rêver et la possibilité d’espérer. Oui, décidément, le poète « qui voit plus haut que l’horizon », le poète dont « le futur est son royaume », aura « toujours raison ». Voilà pourquoi Jean Ferrat est extraordinairement contemporain. Et son œuvre éternelle.

*Derniers ouvrages parus : Jean Ferrat, c’est beau la vie, avec Laurent Berger, Etienne Klein, Cédric Villani (2020) ; L’éthique dans tous ses états, avec Axel Kahn (2019).

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