Au cours des prochaines semaines, la poésie de «
The Legend of Zelda - Breath of the Wild
» vaut peut-être mieux que le pulsionnel «
Fortnite».
Au cours des prochaines semaines, la poésie de « The Legend of Zelda - Breath of the Wild » vaut peut-être mieux que le pulsionnel « Fortnite». - Nintendo

Coronavirus: en ces temps de confinement, le jeu vidéo est un ami

Entretien

Il a toutes les consoles à la maison, il connaît tout, il est au courant de toutes les sorties. Michaël Stora, 55 ans, psychologue, psychanalyste et psygamer, a fondé l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH) il y a vingt ans. Aujourd’hui, il se sert du monde virtuel pour soigner les adolescents dépendants aux ordinateurs. Au tout début de cette longue période d’isolement, il explique comment la PS4, la Switch ou la Wii vont rapprocher les parents des enfants.

Pour beaucoup d’ados, les écrans vont être une planche de secours, ces prochaines semaines ?

Ils seront, oui, un moyen d’échapper au confinement, et pas qu’au confinement d’ailleurs. Parfois aussi à la lourdeur des relations interpersonnelles qui peuvent exister dans toutes les familles. Cette période va être un révélateur de notre capacité à nous retrouver sur ce qui ressemble finalement à une sorte d’île déserte. Comment chacun va-t-il pouvoir supporter l’autre ? Le seul moment où on passe 24 heures sur 24 ensemble, ce sont les vacances mais ici, ça n’y ressemble pas vraiment : le parent, déjà épuisé par cette tendance à être hyperattentif au bien-être de ses enfants, épuisé aussi par le devoir de prouver qu’il est un télétravailleur efficace, va se sentir obligé de mettre des règles, certaines limites à la maison. Mais je pense qu’il doit arrêter de s’épuiser et plutôt partager.

Relâcher la pression ?

Oui, l’occasion est inespérée pour beaucoup de parents de dire à leurs enfants : « Tiens, montre-moi un peu ce que tu fais sur Tik Tok, et tes vidéos YouTube » ou « Allez, on va faire une partie de Mario Kart  », « Je vais te regarder jouer à Fortnite  » ou « Donne-moi une minute la manette, même si je sais que c’est ridicule, je vais tenter quelque chose ! » Voilà, c’est comme ces moments où on se retrouve enfermés dans une maison de vacances parce qu’il pleut, on se fait un jeu de société. Il faut retrouver du plaisir et ne surtout pas tomber dans une espèce de fascisme. Tout le monde a droit à avoir sa bulle. C’est compliqué parce que ce sont paradoxalement les règles – en rapport au contenu et à la durée de jeu – qui poussent à la transgression. Alors, évidemment qu’il faut mettre des limites mais là, nous entrons dans une période assez spéciale donc j’ai tendance à penser que ce n’est pas le moment de mettre des règles trop strictes.

Ce qui stresse les parents, c’est le jeu lui-même ou le temps qu’on y passe ?

Alors, moi qui suis un peu un expert dans l’inquiétude des parents, j’ai réalisé que, pendant longtemps, le stress est venu du contenu : « Mon fils, hier, a assassiné 20 personnes. C’était dans Assassin’s Creed  ». Voilà un jeu dans lesquels beaucoup de parents ne voient que de la violence. Ce qui est vrai, c’est une violence graphique, comme souvent dans le jeu vidéo. Mais avec un jeu comme Fortnite, par exemple, qui n’est finalement que de la BD, c’est le temps qu’on y passe qui est problématique pour les parents. Bon, mon travail m’a montré que souvent, l’écran fait écran sur d’autres problèmes ; il y a la plupart du temps des choses plus complexes à régler sous une addiction aux écrans. Mais il est clair que cette période va amplifier le fait que certains vont y jouer de manière effrénée.

Il y a des jeux à proscrire, vu le climat anxiogène ?

Il faut voir en fonction de l’âge des enfants, suivre la norme PEGI. Beaucoup de gens ont été choqués que le jeu Plague Inc. – dont le but est de répandre un virus – ait été téléchargé des millions de fois au début de l’épidémie. Mais rappelons que le jeu vidéo permet de redevenir acteur de situations dans lesquelles on est passif. C’est pour ça que, de la même façon, après le 11 septembre 2001, les gens ont joué à Flight Simulator pour crasher des Boeing sur les Twin Towers… Là, en ce moment, nous sommes tous passifs, impuissants et un peu traumatisés. Il est normal que le choix du jeu soit fait en conséquence, mais à ceux que cela dérange, je conseillerais alors de proposer aux enfants des jeux plus narratifs, de ceux où il est possible de se passer la manette de l’un à l’autre, de jouer en famille. Comme des jeux d’enquête ou de négociation, comme Detroit, la dernière création de David Cage où il y a toutes sortes de choix à faire. Les Anglais jouent beaucoup en famille ; il y en a un qui tient la manette et tout le monde regarde et suit l’aventure ensemble. Si on a un père passionné de mythologie par exemple, Assassin’s Creed va le rapprocher de ses enfants, le dernier volet Odyssey mettant en scène une aventure avec des dieux grecs et tout un background historique…

Vous travaillez beaucoup avec « The Legend of Zelda – Breath of the Wild » ?

Oui parce qu’on y retrouve tout le talent des Japonais à nous raconter une histoire. J’ai aussi beaucoup utilisé les œuvres du concepteur de Ico, Shadow of the Colossus et The Last Guardian qui sont des jeux où il y a beaucoup de tendresse, des sentiments d’empathie qui sont quand même rares dans les jeux vidéo. On est dans un monde assez ouvert, on peut s’y perdre, être contemplatif, se laisser aller à une sorte de rêverie vidéo ludique. C’est quelque chose de plus proche de la poésie que d’un truc hyperpulsionnel comme Fortnite. En cette période de réflexion profonde, la compétitivité peut, je pense, être laissée de côté, d’abord parce qu’elle nous épuise, ensuite parce qu’elle nous empêche d’être dans une approche collaborative. C’est un peu le problème des jeux en réseau où la performance est tout ce qui compte. Même s’il y a un mode coopératif qui est très amusant dans Fortnite, le but est quand même d’être le dernier survivant.

Juste pour s’évader

Julie Huon

Pour Michaël Stora, un jeu comme The Breath of the Wild est jouable à tout âge parce qu’il « confronte le joueur au calme, à la dépression, l’échec, un espace infini où la contemplation est possible. Où la narration l’emporte sur l’enjeu et où on n’avance pas uniquement pour flinguer l’autre mais plutôt vers sa propre réussite ». Pour lui, il y a une sorte de rencontre dans l’histoire personnelle du joueur et celle du héros.

Aux parents, comme aux grands-parents, il recommande d’aller jeter, pour eux-mêmes, un œil sur des sites comme jeuxvideo.com, lire les critiques et se faire une idée de ce qui pourrait leur plaire, des jeux de réflexion ou plus relaxants. Il se souvient du commentaire d’une femme de 70 ans qui avait tellement aimé The Breath of the Wild qu’elle avait créé une communauté de seniors accros à Zelda. « C’est un vrai plaisir culturel, poursuit le psygamer. On est un peu tous dans la merde actuellement. Et sans tomber dans le scénario de Ready Player One, le film de Spielberg où, dans un monde dévasté, les gens ont besoin d’un espace virtuel pour survivre, c’est clair que le jeu vidéo va me permettre, comme un bon roman, de m’évader. D’être un peu ailleurs. »

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