«Allocutions du Roi Philippe et du président Macron: deux discours face au coronavirus»

«Allocutions du Roi Philippe et du président Macron: deux discours face au coronavirus»
Ludovic Marin/AFP

Le lundi 16 mars, en soirée, les télévisions belges et françaises ont interrompu leurs programmes habituels pour diffuser l’allocution de S.M. le roi Philippe et celle du président français Emmanuel Macron. Ces discours sont rares et incarnent une dimension symbolique pour le pouvoir. Ils ont lieu lors de grands moments comme Noël ou la fête nationale. Ils partagent un cadre, un décor, l’hymne national, les images du palais royal ou du palais présidentiel, le drapeau européen et français pour Emmanuel Macron, les photos de famille pour le roi Philippe.

Pourtant, outre ces dimensions formelles similaires, ces discours ont été fondamentalement opposés. Parce que ces différences révèlent des questions importantes posées par le contexte actuel, il nous a semblé nécessaire d’y revenir. Le minutage des deux discours en dit déjà long : 3 minutes environ pour le roi des Belges, 21 minutes pour le président français. Cette longueur inégale témoigne d’un rôle d’accompagnement et de discrétion pour le roi Philippe et, au contraire, d’une véritable performance « martiale » pour le président Macron.

Du réconfort à la mobilisation

Le roi Philippe a usé d’une tonalité de réconfort. Son discours accompagne la population belge dans ses souffrances. Il porte sur un soutien auprès du personnel soignant, des malades, des aînés, des parents, des jeunes, « Mathilde et moi pensons à chacun de vous ». La famille royale tend une main pour encourager la population belge à faire face à l’épidémie. Le ton est radicalement opposé du côté d’Emmanuel Macron. Le président français en appelle à la mobilisation face à une épidémie qui est devenue « une réalité immédiate, pressante ». Très tôt, le président s’en prend à ceux qui ne respectent pas les mesures prises, « comme si la vie n’avait pas changé ». Le président hausse le ton : « Vous ne protégez pas les autres ! » « Vous risquez de contaminer vos amis, vos parents, vos grands-parents, de mettre en danger la santé de ceux qui vous sont chers ». Le discours use de la morale pour mobiliser tous les Français. Tout le pays doit être uni et les cas déviants doivent être pointés du doigt. Cela aboutit au milieu du discours à cette expression répétée pour qu’elle fasse parler d’elle : « nous sommes en guerre ».

Les deux discours recourent également à de nombreux hommages et remerciements. Le roi Philippe a livré de chaleureuses louanges auprès du personnel soignant, abondamment remercié dans son allocution. A contrario, le président Macron a remercié principalement tous les agents de la République qui avaient rendu possible le premier tour des élections municipales et a félicité les maires nouvellement élus. Il était primordial pour Emmanuel Macron de légitimer ce premier tour des élections municipales, marqué par une défiance et une forte abstention, en raison de l’épidémie.

Le rôle symbolique du Roi et la force politique du président

Cette dichotomie démontre une différence majeure dans le rôle joué par le roi Philippe et le président Macron. Le rôle du roi est symbolique. Il accompagne la vie des Belges dans les bons et les moins bons moments, mais il n’est pas là pour annoncer les décisions à venir. A l’inverse Emmanuel Macron a un vrai rôle politique. Il mobilise le pays, il sanctionne les comportements déviants, et il décide, en témoigne la fréquence lexicale du « je », « j’ai décidé », « je vous le dis solennellement », etc. Son paternalisme va jusqu’à conseiller aux citoyens français d’appeler leurs aînés, de créer une nouvelle solidarité avec ses voisins. Emmanuel Macron apparaît plus que jamais comme le chef du pays, alors que le roi Philippe accompagne un pays qu’il ne dirige pas.

Un discours politique qui étonne

Il reste que le président Macron a livré un discours avec plusieurs points de rupture qui posent question. A notre estime deux éléments méritent une analyse :

1. Sommes-nous vraiment en guerre face à un virus ? La rhétorique de la guerre est un jeu de communication politique à prendre avec des pincettes. Elle témoigne d’une situation exceptionnelle et dramatique dans le milieu hospitalier, où l’ensemble du personnel médical est « mobilisé » et effectue « un triage » des patients, autant de termes connexes à une situation de guerre. Néanmoins, ce vocabulaire belliqueux est aussi une manière de configurer le récit pour permettre au président Macron d’apparaître comme « le sauveur » de la nation. Cette construction mérite d’être questionnée au regard de tous les habitants de la planète qui croulent sous les bombes ou qui fuient des régions dévastées par les conflits armés. Cette formulation a sciemment pour but de reconfigurer le récit, à l’avantage du président de la République. Comme l’a magnifiquement écrit Anne Morelli (Principes élémentaires de propagande de guerre, 2010), une guerre c’est aussi une propagande, un discours martial de mobilisation, la création d’un ennemi extérieur pour consolider la nation.

2. Est-ce le retour de l’Etat Providence ? Autre rupture majeure, le discours du président Macron a donné lieu à une véritable résurrection de l’Etat providence. Pour les médecins qui prennent le taxi ou qui vont à l’hôtel, pour toutes les entreprises qui risquent la faillite, « l’État paiera » ! Cela faisait longtemps qu’un discours d’augmentation des dépenses publiques n’avait pas trouvé une si riche argumentation. Le problème est que ce discours est une opposition manifeste à la politique menée par Emmanuel Macron depuis son élection. En Belgique comme en France, « le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant » pour reprendre les mots d’Emmanuel Macron. Il y aura lieu de s’interroger sur les conséquences politiques de cette crise. Elle pourrait amener un changement de paradigme : un retour de l’État protecteur et de la solidarité comme principe fondateur.

La fin d’une illusion

Si le terme de guerre peut et doit être déconstruit, il permet néanmoins d’admettre notre vulnérabilité humaine, le pouvoir phénoménal que possèdent les acteurs non-humains qui nous entourent (ici, un virus) et les relations d’interdépendance qui nous lient. Invisible, insaisissable et même pas humain, le Covid-19 a déjà, lui, gagné une première « bataille ». Il questionne nos rapports au collectif et au bien commun, si bien que son apparition et nos difficultés de coexistence avec lui marquent déjà la fin d’une illusion : celle d’une domination de l’homme sur tous les autres êtres qui peuplent notre monde.

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