Coronavirus: être proches… à distance?

Coronavirus: être proches… à distance?

Laura Merla.
Laura Merla. - Alexis Haulot/UCLouvain

Aujourd’hui, les réseaux sociaux et les outils de communication tels que WhatsApp ou Skype font partie intégrante de nos vies. Smartphones, tablettes, ordinateurs, consoles de jeux nous permettent d’être à la fois « ici » et « ailleurs », créent l’illusion que nous sommes toujours joignables, toujours disponibles. Plutôt que de nous enfermer dans un monde à part, de nous couper de nos sphères de sociabilité, ces technologies de l’information et de la communication (TIC) nous permettent dans la plupart des cas de prolonger nos interactions par-delà la coprésence physique. Parents et enfants échangent des messages en journée, les uns au travail, les autres à l’école. Après les cours, ces mêmes jeunes organisent des parties de cache-cache sur Fortnite avec leurs camarades de classe ou créent et commentent des vidéos sur TikTok avec leurs cousin·es. Nous partageons avec famille, collègues et ami·es les instantanés de nos vies sur Instagram, Facebook ou Snapchat et lisons leurs commentaires avec avidité. Être proches, c’est désormais aussi être « connectés » – parfois jusqu’à l’étouffement.

Mais à l’heure du « social distancing », ces outils et univers numériques peuvent-ils se substituer à la coprésence physique ? Et, par-delà, nous permettre de rester « proches » de celles et ceux qui comptent pour nous, malgré la distance ?

Apprendre des familles transnationales

Ne pas pouvoir aller au restaurant avec son petit ami, rendre visite à un grand-père vieillissant, organiser chez soi un grand repas de famille le dimanche. Renoncer à serrer dans ses bras une tante à qui l’on tient beaucoup et qui traverse un moment difficile… Les membres de familles transnationales connaissent bien ces situations, elles dont les membres vivent dans des pays différents. Des familles migrantes en somme. Elles sont très diverses, mais il s’agit typiquement d’une famille dans laquelle les grands-parents et certains de leurs enfants résident dans le pays d’origine, alors que d’autres de leurs enfants ont migré pour diverses raisons vers un, voire plusieurs autres pays. Parfois, mères et/ou pères migrent en laissant leurs enfants aux bons soins de leur famille élargie, à court ou à long terme.

Rester proches et intimes, grâce aux TIC

Pour ces familles, la question du maintien des liens se pose avec acuité. Car le terme « transnational » souligne le fait que ces personnes continuent à entretenir un sentiment d’appartenance familiale en s’engageant dans des pratiques qui traversent les frontières géographiques. Contrairement à ce que l’on a longtemps prétendu, la migration en tant que telle ne rompt pas automatiquement les liens familiaux. Cette idée reçue s’articulait à une autre idée fortement ancrée dans nos cultures occidentales, à savoir que la proximité affective et le soin à autrui ne peuvent se construire qu’en situation de coprésence physique, en particulier dans la sphère familiale. Or, des travaux ont montré au cours de ces vingt dernières années que les membres de familles transnationales fonctionnent à bien des égards comme les familles géographiquement proches, en ceci qu’ils s’échangent, à des degrés divers, et moyennant l’accès à certaines ressources, les mêmes types de soutien – matériel, affectif, pratique, personnel. Et parviennent pour certains à entretenir des relations qu’ils qualifient de « proches » ou « intimes », notamment via les TIC, sans parfois s’être « vus », au sens classique du terme, pendant plusieurs années.

Créer des rites

Ceci passe par la création de rites et routines comme des repas de famille qui rassemblent par webcams interposées des personnes qui, pour les unes, déjeunent alors que les autres dînent, et où l’on s’arrange parfois pour cuisiner le même plat inscrit de longue date dans la tradition familiale (notre fameux poulet-compote du dimanche) ; par un groupe fermé, en ligne, dans lequel on crée un album de famille ; par des appels vocaux et/ou vidéo parfois quotidiens, y compris pour aider un enfant à faire ses devoirs ; bref, par le développement et la ritualisation de coprésences numériques. Certaines sont instantanées et en « live » (appels vocaux, messages instantanés, rencontres dans un jeu multijoueur en ligne), d’autres sont différées (un post sur un réseau social), d’autres enfin sont qualifiées d’« ambiantes », et renvoient à cette conscience périphérique que l’on peut avoir de la présence d’autrui simplement en voyant qu’il ou elle est en ligne.

La technologie ne suffit pas en soi

Les coprésences numériques ne suffisent pas, en elles, à ce que des personnes éloignées physiquement puissent se sentir proches. Il est important de rappeler que la technologie en soi ne façonne pas la qualité de nos relations. De nombreux experts et expertes s’accordent au contraire à dire que c’est la qualité préexistante de ces relations (degré de conflits, stabilité et force des liens) qui détermine en grande partie si une communication numérique sera satisfaisante et porteuse de sens, ou au contraire invasive et pesante. À cet égard, l’on ne peut négliger les dérives que peuvent constituer les pratiques de surveillance abusive ou de harcèlement en ligne.

L’expérience des dispositifs technologiques peut aussi au contraire rendre l’absence plus pesante. C’est le cas notamment lorsqu’ils ne tiennent pas leurs promesses. Une connexion qui ne s’établit pas, un appel Skype où le son défaille, une image qui disparaît… sont autant de rendez-vous manqués ou perturbés qui peuvent augmenter la sensation de manque, rappeler que l’autre est loin alors qu’on le ou la croyait (virtuellement) tout proche. Un événement peut survenir qui rend plus pressant le besoin de se voir physiquement, qu’il s’agisse d’un décès, une maladie ou un accident, ou d’une naissance par exemple. Enfin, la probabilité de se revoir physiquement dans un avenir proche joue également sur le ressenti. Plus les retrouvailles seront compromises – dans le cas des familles transnationales, parce que les frontières ne sont pas franchissables ou parce que les ressources financières manquent pour voyager –, plus la séparation semblera pesante.

Fracture numérique

Nous ne sommes pas tous et toutes égaux et égales dans notre capacité à naviguer entre diverses formes de coprésence numérique, notamment en raison de la fracture numérique. L’accès aux technologies, s’il s’est largement répandu et démocratisé grâce aux smartphones, demeure problématique pour les personnes en situation de précarité. Les inégalités jouent aussi sur la capacité à installer et utiliser ces outils, ce qui pose un défi particulier aux personnes âgées. Méconnaissance et difficultés d’apprentissage, outils non adaptés à des besoins et limites spécifiques (vue défaillante, perte de dextérité) peuvent empêcher les usages autonomes et nécessiter une aide et un soutien spécifiques.

Accompagner les aînés : indispensable

On relèvera que face à la crise du Coronavirus, les opérateurs ont fait un geste pour contenir le coût des appels et offrir l’internet illimité à leurs abonné·es. Restent les non-abonné·es, souvent plus précaires financièrement, et la question de la facture énergétique des ménages qui sera forcément impactée. En réponse, la Flandre a décidé de prendre en charge la facture des travailleur·es en chômage technique, alors que la région wallonne propose un étalement des paiements – une mesure malheureusement insuffisante. Des maisons de repos ont également annoncé qu’elles aideraient leurs résident·es à se connecter. Se pose ici la question des moyens humains, financiers, logistiques qui seront alloués à cet effet, des conditions dans lesquelles ces échanges vont avoir lieu (dans une salle commune ? en chambre ?) et du degré d’intimité qui sera offert aux utilisateur·ices. Enfin, les personnes âgées qui vivent seules à domicile et qui voudraient accéder à ces formes de communication n’auront pour seul recours que de compter sur l’aide de voisins et de proches, une aide d’autant plus difficile à mettre en place qu’elle devra être dispensée… « de loin ».

*Carta Academica

Références utiles :

Baldassar L, Nedelcu M, Merla L & Wilding R (2016), Migration and ICTs : « being together » and « copresence » in transnational families and communities. Numéro spécial de la revue Global Networks, 16(2).

Familles transnationales, familles solidaires. Entretien avec Laura Merla, propos recueillis par Jérome Minonzio, Informations sociales nº 194, p. 62-70.

Merla L. & François A. (2014), Distances et liens. Louvain-la-Neuve : Academia l’Harmattan

Les chroniques de *Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site :

« Assange et les biais cognitifs », par Vincent Engel et Annemie Schaus

« Emir Kir : les effets délétères d’une démagogie tolérée », par Marc Uyttendaele

« Métamorphoses d’une carte : du Goulag du coton aux Nouvelles routes de la soie », par Yves Moreau

« L’effet des décisions judiciaires sur l’opinion publique n’est pas nécessairement là où on le croit », par Olivier Klein

« Lettre ouverte au Roi : le temps est venu d’être créatif », par Anne-Emmanuelle Bourgaux

« L’individualisation des droits sociaux : d’où vient-on ? où va-t-on ? », par Michel Gevers

« Répondre au populisme ? », par Yves Cartuyvels

« Quand Patrick Chamoiseau écrivait : « Esquisser en nous la voie d’un autre imaginaire du monde… » », par Sophie Klimis

Désormais les « minettes » sont aussi des auteures, par Nathalie Frogneux

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