«Coronavirus, vers des lendemains qui chantent?»

Depuis les balcons de leur résidence dans laquelle ils sont confinés, les habitants de plusieurs villes d’Italie organisent des concerts improvisés avec les moyens du bord...
Depuis les balcons de leur résidence dans laquelle ils sont confinés, les habitants de plusieurs villes d’Italie organisent des concerts improvisés avec les moyens du bord... - Andreas Solaro/AFP

Dans son allocution du 16 mars aux Français, le Président de la République, Emmanuel Macron, annonce le lockdown quasi total de la France et lance à sept reprises en moins de 22 minutes la formule : « Nous sommes en guerre. »

La France se prépare donc. Mais de quelle guerre parle Emmanuel Macron ? De la guerre sanitaire uniquement ? Evidemment, non !

Dans son allocution du jeudi 12 mars d’abord, puis dans celle du 16 mars ensuite, le message du Président est sans équivoque. La guerre dont il parle est celle également qu’il faudra mener contre le modernisme financier et dogmatique qui, à bout de souffle, et dans un ultime soubresaut, empêche les démocraties de changer de paradigme, de refonder l’Europe et l’Etat-providence, de s’attaquer aux défis environnementaux et sociétaux du 21e siècle dont dépend notre survie à tous.

Macron, 12 mars 2020 : « (…) il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos démocraties. Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux (…) il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine (…) Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. Je les assumerai (…) »

Macron, 16 mars 2020 : « (…) cette période nous aura beaucoup appris, beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées (…) mais retenons cela : le jour d’après quand nous aurons gagné, (…) nous serons plus forts moralement, nous aurons appris, et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences. (…) »

Une libération de la parole politique

Que les intentions du Président Macron soient sincères ou non, là n’est pas notre propos. Ce qui nous intéresse ici c’est la libération de la parole politique. Quelques semaines plus tôt, un tel discours eut relevé du suicide politique. Aujourd’hui il semble possible. Ces mots sont on ne peut plus clairs : « Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché » ou encore « déléguer notre alimentation (…) et notre cadre de vie à d’autres est une folie. »

Selon nous, ce discours est historique et courageux. Aucun autre chef d’Etat européen ne s’est exprimé sur les scénarios démocratiques possibles de l’après Coronavirus. Aucun d’eux ne nous a invités à saisir ce moment de l’Histoire en des termes aussi forts et résonnants.

Questions d’avenir

Mais saurons-nous, le moment venu, interroger notre modèle de développement, interroger les faiblesses de notre démocratie, protéger notre système de santé, notre Etat-providence, notre alimentation et notre cadre de vie ?

Saurons-nous établir un véritable plan de relance pour l’Europe ? Ou au contraire, assisterons-nous comme en 2008 à une hécatombe sociale, à un démantèlement des Etats-providence européens sur le modèle de la Grèce où les plus fragilisés devront une nouvelle fois payer la note de l’austérité et de l’ingérence des autres ? Quelles seront les chances que nous nous donnerons pour relever les défis environnementaux gigantesques qui nous attendent ?

Le monde pris de court

Le Coronavirus a pris tout le monde de court. Citoyens comme dirigeants. Depuis des années, de nombreux économistes annonçaient une crise financière plus profonde encore que celle de 2008 mais personne ne l’attendait là.

L’effondrement de nos services éco-systémiques, le ralentissement de la croissance dans nos démocraties occidentales, la crise de 2008 et le démantèlement des Etats-providences européens, le Brexit, la montée de l’Extrême droite partout en Europe, l’Amérique de Trump, le mouvement MeToo, les marches pour le climat, et enfin la propagation du Coronavirus et l’effondrement des bourses mondiales depuis quelques jours sont autant de symptômes d’un système en crise, d’une modernité au bord de l’implosion.

Crise de croissance

Au nombre des causes, parmi d’autres, que nous retiendrons ici :

D’abord, la crise d’une modernité basée sur la croissance. Croissance qui peine à se renouveler à l’heure où la planète atteint progressivement son pic en approvisionnement de ressources fossiles et naturelles et où les populations désormais ultra-connectées s’insurgent de leur asservissement par la dette et par un travail pas ou peu rémunéré.

Un diktat de la finance qui n’est plus tenable

Ensuite, l’assujettissement des Etats à la finance internationale depuis le démantèlement progressif de nos systèmes bancaires et l’éradication des garde-fous politiques permettant aux Etats de la contrôler. La fin de l’étalon-or, le décloisonnement opéré depuis les années 80 entre les activités bancaires classiques de dépôt et de crédit et les activités d’affaires, le laxisme en matière d’obligation de dépôt, le manque de régulations sur les produits toxiques, la titrisation et le trading de haute fréquence sont autant d’exemples parmi d’autres du diktat des banques sur les Etats et les peuples.

Absence de débat éthique

Enfin, depuis la deuxième moitié du 20e siècle, une succession de révolutions technologiques et scientifiques sans précédent qui a refondé notre intelligence collective et nos valeurs autour des notions de consumérisme et d’individualisme. Révolutions qui échappent à tout débat éthique, qui détruisent au passage des pans entiers de nos valeurs démocratiques et qui jouent dangereusement avec le destin de l’humanité au nom d’un progrès qui s’inscrit dans une modernité en crise. Nous nous référons ici notamment au développement sans contrôle de l’intelligence artificielle et de l’épigénétique.

Hulot, le précurseur

Alors, que nous reste-t-il à faire, nous citoyens ? Beaucoup, justement.

Nicolas Hulot, qui on le sait, a marqué les esprits en Août 2018, en quittant ses fonctions de ministre français de l’Ecologie nous amène à réfléchir sur notre responsabilité dans l’élaboration de notre intelligence collective comme moteur de changement. « On est dans ce paradoxe que jamais une humanité n’a été aussi brillante et intelligente, tous les outils sont là, ça, c’est la bonne nouvelle. Mais ce qui fait défaut c’est une volonté et une intelligence collective (…)

Cette idée que les politiques peuvent tout faire dans un système démocratique (…) là aussi c’est une forme d’illusion. S’il n’y a pas une forme de coïncidence entre les aspirations des citoyens et les capacités des politiques, on reste dans des mutations qui sont marginales. » (Nicolas Hulot, interview pour CBC Radio Canada, 11 janvier 2019)

Créer une intelligence collective

L’heure est à la réflexion.

Le monde est devenu d’une complexité sans précédent qui requiert aujourd’hui pour le citoyen du 21e siècle un devoir d’information qui va au-delà de ce que veulent bien nous relayer les réseaux sociaux ou nos dirigeants. Il nous faut nous atteler, comme nous y invitent Nicolas Hulot et tant d’autres penseurs actuels tels que Marc Luyckx, Gaël Giraud, Delphine Batho, Alain Grandjean, Jean-Marc Jancovici, Arnaud Zacharie pour n’en citer que quelques-uns, à la création de cette intelligence collective.

Mettons à profit les heures que nous impose le lockdown pour nous dédier à la tâche essentielle de comprendre. Comprendre comment fonctionnent réellement nos démocraties. Qui nous dirige et à travers quelles voies ? Il n’y a pas de fatalité dans l’Histoire. Tout système est le résultat d’une construction mentale qui s’élabore de façon non linéaire et au gré des aléas des révolutions technologiques et de l’histoire des gagnants.

Nous vivons une renaissance de civilisation. Nous entrons à ce moment précis dans un tournant de l’Histoire. Quel sera notre rôle à tous ? Faisons de la crise du Coronavirus une formidable opportunité de nous former. L’information est là, sur internet, alors, au travail !

Des chants de bon augure ?

Mais ce n’est pas tout. Après le devoir d’information, viendra celui du cheminement vers l’Être, le retour de l’éthique comme point de départ. Parce que comme nous le dit Marc Luyckx, « il n’y a pas d’autre choix ». Habillons nos cœurs de l’essentiel et bâtissons un nouveau vivre ensemble. Nous sommes si nombreux déjà à l’avoir compris au fond de nous-mêmes, les messes traditionnelles sonnent en porte à faux et il est temps de les réécrire, de reprendre notre destin en main.

Les chants qui s’élèvent aujourd’hui des balcons italiens sont de bon augure.

La crise sanitaire que nous traversons nous permettra-t-elle, peut-être, de retrouver notre voix collective pour construire ensemble des lendemains qui chantent ?

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