Jean-François Kahn: «Le virus déteste la déconnade»

Jean-François Kahn: «Le virus déteste la déconnade»

Qui aurait imaginé qu’une République démocratique réussirait ce que même la plus intraitable des dictatures n’a jamais tenté : assigner la totalité d’une population à résidence.

Lorsque j’allais remplir mon devoir électoral à l’occasion d’un scrutin fantôme à deux tours sans deuxième tour (comme une valse à trois temps sans troisième temps), une femme s’exclama : « au moins, pour l’instant, de l’isoloir on peut en sortir ». Désormais on ne peut plus. Une autre, en glissant son bulletin dans l’urne, renchérit : « bientôt, c’est nous qu’on mettra sous enveloppe ! ». C’est fait ! Bientôt on sera timbré.

Donc, nous voilà tous condamnés à rester chez nous, alors que la vie sociale consiste, normalement, à nous en faire sortir. En fonction de quoi, ceux qui n’ont pas de chez eux ne sont plus des SDF, mais des hors-la-loi. Pour certains, rester chez soi à deux, c’est une double peine.

Comme le Paris de 1940

Paris, tel qu’on l’imagine en juin 40 quand la population fuyait un autre virus. Rues vides. Comme une salle de cinéma où l’on projetterait un film de Bernard-Henri Lévy. De très rares passants errent, masqués pour que l’odieux virus, physionomiste, ne les reconnaisse pas. Et, pour ne pas être jugés responsables du désastre, à toute occasion, ils s’en lavent les mains. Des mains qu’on ne se serre plus : en échange on lève le coude. Une façon de regretter la fermeture des bistrots.

Des tas de bobards circulent : ce qui est paradoxal car on a fermé les coiffeurs. Mais on a laissé ouvert les pompes funèbres, ce qui est peu délicat mais judicieux. Et les stations-service, ce qui l’est moins puisqu’aucune voiture ne circule.

Confinés mais pas cons finis

Interrogation fondamentale : puisque le virus se transmet par la bouche, pourquoi les gens se ruent-ils sur le papier toilette ? Je connais un couple qui ne mange jamais de riz et qui en a fait un stock pour dix ans. Par solidarité avec les Chinois ? Les magasins Picard ont été dévalisés. Du confinement on passe à la congélation. Absurdité : le petit commerce ferme et les hypermarchés restent ouverts. Dix gus dans le même lieu : danger ! Mais trois cents, ça passe. Comme dit l’autre : ce n’est pas parce qu’on est confiné qu’il faut nous prendre pour des cons finis.

Des adultes redeviennent adolescents : ils passent la journée devant la télé, à s’épancher sur les réseaux sociaux ou à se déchaîner sur les jeux vidéos.

Pour d’autres, les jours ressemblent à des nuits : combien d’enfants naîtront dans neuf mois ? Il se pourrait bien que le virus, loin de nous dépeupler, nous repeuple.

Comme il ne se passe plus rien, la télévision a allongé ses plages d’information : logique. Grâce à quoi nous sommes au courant de tout nouveau mort en Andalousie.

Plus de manifestations syndicales : du coup le gouvernement a renvoyé sine die la réforme du système des retraites. Une réforme sans manif, ça n’a plus aucun intérêt.

Aucune forme de protection ne devrait être interdite. Plus question, donc, d’interdire le port de la burqa. D’ailleurs on ne sait plus trop : quatre individus qui entrent masqués dans une banque, hold-up ou principe de précaution ?

Recommandations et théories en tout genre

« Nous sommes en guerre » a déclamé notre président. Or, en période de guerre, c’est bien connu, les civils deviennent des militaires. Et les pacifistes des bellicistes. C’est donc un chantre de la société ouverte qui nous appelle à l’auto-enfermement. Hier, il fustigeait le séparatisme. Aujourd’hui, il nous incite à nous séparer les uns des autres.

Les libéraux, même ultras, somment l’Etat de dépenser sans compter, tant pis pour les déficits et l’endettement. Ils le stigmatiseront après. Les droits de l’hommistes exigent qu’on mette fin à la liberté de circulation des personnes. Et les démocrates qu’on sanctionne les marcheurs à pied dépourvus d’autorisation.

La gauche radicale, elle, claironne que la pandémie va porter un coup fatal au néocapitalisme : après la voie russe vers le communisme, le virus vers le socialisme. En attendant, pourquoi ne pas alourdir les taxes sur les transmissions. En particulier des virus.

Les écolos ne savent plus s’ils doivent rire ou pleurer : recul de la pollution, chute de la circulation automobile, écroulement du productivisme, fatalité de la décroissance. Que va-t-il leur rester à revendiquer ?

Les croyants sont consternés : ce sont des communautés religieuses, chrétiennes en Corée du Sud, protestantes pentecôtistes en Alsace, évangélistes au Brésil, juives orthodoxes à New York, islamistes en Malaisie qui ont le plus contribué à la propagation du virus. A quoi joue Dieu ? Cherche-t-il à mettre en garde contre les exploiteurs fanatiques de son nom ?

Marine Le Pen grogne : avec la fermeture des bistrots, elle a perdu son organe de presse central.

Les protectionnistes préconisent d’asphyxier les microbes itinérants par une méga augmentation des droits de douane. Ils n’ont pas tort : le virus est radin, ça le ferait fuir.

Pourquoi, demandent quelques esprits forts, avoir attendu la pandémie pour prendre des mesures radicales susceptibles de la contrer ? Très juste : pourquoi attendre la guerre pour conclure la paix ? Si on signait des armistices avant le moindre combat, il n’y aurait jamais de combats.

Se fendre la pipe avant de la casser

La pandémie ne nous épargne rien. Les journalistes et autres intellectuels qui la commentent non plus.

En cas de catastrophe nationale, il devrait être interdit de vouloir montrer à tout prix qu’on est intelligent.

Au secours la déconnade ! J’ai atteint un âge – critique paraît-il – où avant de casser ma pipe, je veux pouvoir me la fendre.

Un célèbre brasseur mexicain avait envisagé cette publicité : « la Corona, la meilleure façon de mettre en bière ! ». Il y a renoncé. A tort.

Ce matin il fait beau. C’est le printemps.

Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

    7 Contributions

    • M. Kahn, il y a un point crucial que vous oubliez d'aborder dans votre chronique truculente; je vous cite :" J’ai atteint un âge – critique paraît-il – où avant de casser ma pipe, je veux pouvoir me la fendre." J'atteins un âge canonique proche du vôtre; pourquoi pensez-vous que la réforme des retraites est-elle, ex abrupto, passée, sous boisseau ? Parce qu'elle va se régler d'elle même vu la notoire morbidité de notre âge face à ce fléau. Je n'aurais pas du écrire cela, c'est vraiment trop cynique. Prenez bien soin de vous en gardant le regard critique et le verbe mutin.

    • Bonjour à tous, j'aimerais savoir si c'est déjà possible de dégager une sociologie à partir de l'historique des personnes contaminées par Covid-19. Prenez soin de vous et des autres.

    • J'avoue ne pas bien comprendre le titre: il me semble qu'au contraire, plus les gens déconneront allègrement (rassemblement festifs, abandon des précautions hygiéniques, etc.), mieux le virus se portera. Non?

    • Surtout Monsieur Kahn prenez soin de vous car vous êtes un des seuls à conserver l'esprit critique et l'humour. Quant à la fragilité due à l'âge, cela dépend des jours. Hier c'était la tranche des 30 à 60 ans . Normal d'ailleurs, ce sont toutes les personnes qui travaillent et qui ne reçoivent pas de quoi se protéger (masques, blouses).

    • "Marine Le Pen grogne : avec la fermeture des bistrots, elle a perdu son organe de presse central." Excellent!

    Tous les commentaires