Médecin, le coronavirus a changé sa vie: «Quand c’est soi-même qu’il faut préparer à un risque de décès, ce n’est pas la même chose»
Pierre-Yves Thienpont.

Médecin, le coronavirus a changé sa vie: «Quand c’est soi-même qu’il faut préparer à un risque de décès, ce n’est pas la même chose»

La Peste. C’est en dévorant, à 18 ans, La Peste d’Albert Camus que Philippe Devos a mûri sa vocation. À l’heure de choisir ses études – au début des années 90 – il tergiversait entre gestion et médecine. La lecture de La Peste a tout fait basculer. Hasard de l’histoire, l’essentiel des ingrédients du moment y était déjà : l’épidémie, les autorités qui peinent à réagir, le confinement, le déni, les petites magouilles de l’âme humaine… Mais aussi, et surtout, l’engagement sans faille du docteur Rieux. C’est évidemment la force de caractère et l’humanité de ce dernier qui ont servi de déclencheur. Qui ont fait que Philippe Devos allait devenir, quelques années plus tard, Docteur Philippe Devos. Qui ont fait qu’il est aujourd’hui chef du service des soins intensifs du Groupe santé CHC à Liège et président de l’Absym, le plus grand syndicat médical du pays.

Jamais pourtant il n’a pensé qu’il se retrouverait, un quart de siècle plus tard, en première ligne, dans une situation sanitaire comparable. « Ce livre, explique-t-il, parle de soins intenses, de soulager la souffrance, de la mort, du prix d’une vie… Il remet les choses de la vie au cœur de chaque instant. Il m’a permis de comprendre que ma place était en médecine. Il parle de valeurs en fait, de mes valeurs : soulager la souffrance des autres, mettre l’humain au centre du jeu. C’est cela qui anime ma vie, désormais ».

Des choix difficiles à faire

À la veille d’un week-end – et sa suite – de tous les dangers, Philippe Devos se confie. « Ce qui nous attend ces prochains jours, c’est quelque chose que les générations qui nous ont précédés dans les hôpitaux n’ont jamais vécu. Même une guerre ne survient pas comme ça, en quelques semaines ».

De quoi faire grimper son taux d’adrénaline ? « Oui et non. Bien sûr nous irons au combat mais il faut dire aussi qu’avec les membres de l’équipe, avec les autres intensivistes du pays, nous vivons la chose de manière… résignée. “Résignée”, c’est le qualificatif le plus approprié. Nous vivons tous avec l’idée que ça ne va pas s’arrêter de sitôt. Qu’il y aura des morts. Avec l’idée aussi que chaque vie compte mais qu’il y aura probablement des choix difficiles à faire. Nous serons sous un rouleau compresseur pour de très nombreuses semaines ». Et de prendre une image pour se faire comprendre : « l’épidémie c’est comme un grand seau percé d’un petit trou, que l’on remplit en permanence. Le petit trou ce sont ceux qui quittent l’hôpital. Le robinet c’est le flux de ceux qui arrivent. Le seau va continuer à être plein pendant des semaines. Les mesures de confinement que l’on prend, c’est pour éviter qu’il ne déborde. Mais on n’est pas sûr qu’on va y arriver. »

Gérer ses propres émotions

Pourtant Philippe Devos sait y faire en matière d’organisation. Un peu comme s’il avait gardé en lui l’intérêt pour la gestion qui animait ses questionnements de carrière. Son truc à lui, c’est améliorer le fonctionnement d’un service, c’est fluidifier le circuit d’un hôpital… C’est, surtout, humaniser une médecine intensive qui se prodigue dans un univers hallucinant de machines et de bip anxiogènes. Son concept : passer de « soins intensifs centrés sur le médecin » à des « soins intensifs centrés sur la famille ». De quoi l’inciter, au fil des années, à faire plus que son métier : à 39 ans, il devient chef du service des soins intensifs, à 42 il est élu président du conseil médical du CHC, à 44 il prend la tête de l’Absym. Il était encore en « rodage » à l’Absym quand cette épidémie est arrivée.

Depuis, il est omniprésent dans les médias, taclant parfois le monde politique pour son manque de lucidité sur la crise. Ou, dans Le Soir début mars, donnant corps à un potentiel scénario catastrophe… Ceux qui, ce jour-là, lui ont reproché son excès de pessimisme, ont souvent changé leur fusil d’épaule.

Naviguant constamment entre bienveillance, exigence et réalisme, le docteur Devos doit aujourd’hui, comme pas mal de collègues, relever un autre défi : gérer ses émotions. Parce qu’il est médecin, parce qu’il est marié, parce qu’il est père. « Vous savez, confie-t-il, dans mon métier on est préparé à parler de la mort. J’accompagne chaque semaine des familles dans le deuil ». Le week-end dernier, pourtant, vu la tournure des événements, dans une grande émotion, l’idée de sa propre mort est venue le bousculer. « Je ne vous cacherai pas que, parfois, j’ai peur pour ma vie. Même si à mon âge le risque est peu élevé, je travaille en réalité à l’endroit où il y a le plus de virus. À Wuhan, la moitié des soignants a été contaminée. Vous savez, quand c’est soi-même qu’il faut préparer à un risque de décès, même faible, ce n’est pas la même chose ».

Alors, en attendant de monter au front, il délaisse quelque peu les plateaux télé pour passer du temps avec son épouse, avec ses enfants… sans les stresser. « Dans notre métier, on vit tous avec l’idée que le risque d’attraper le virus est très important ». Sauf que personne ne sait dans quel groupe statistique Mister Covid les enverra.

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    • Maintenant que les médecins sont devenus les nouveaux super héros de notre société, ils ne devront plus demander des payement en cash lors de consultations non déclarées, ou pour faire avancer votre dossier, ni aucune autre demande de sur facturations aux assurances ... Chouette alors !

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