Rachid Benzine: «Des larmes viennent me rappeler que d’autres voix existent pour dire le monde»
Olivier Polet

Rachid Benzine: «Des larmes viennent me rappeler que d’autres voix existent pour dire le monde»

Le confinement est d’abord une rupture. Rupture avec la frénésie du quotidien et rupture avec les relations sociales. Celles qui permettent qu’on voie les gens en vrai, de près, qu’on les touche comme pour s’assurer qu’ils existent réellement dans notre monde de virtualité. Et puis qu’on les serre contre soi. Qu’on les respire. Mais le confinement n’est pas que rupture. Il est aussi redécouverte. De nos proches avec lesquels on est confinés. Et auxquels on ne prête jamais assez attention. Et redécouverte de notre domicile. Celui qu’on ne regarde plus. Dans lequel les automatismes ont remplacé la conscience et le goût pour l’ordinaire, le banal, l’anodin, le futile, l’insignifiant. Et redécouverte du temps que l’on regarde passer, de l’ennui, de l’errance cérébrale sans but.

A jamais des étrangers

C’est ainsi qu’un esprit moins tributaire des impératifs de cours, de conférences, d’interviews, d’horaires de transports en commun se laisse aller à une pensée qui s’organise au fil de l’eau, passant d’un sujet de réflexion à un autre sans davantage de logique que celle de l’association d’idées. Et réapprend à accepter d’être submergé par des jaillissements surgis du plus profond de la mémoire. Ainsi, si sortir c’est risquer le contrôle policier et donc penser à prendre l’attestation de déplacement dérogatoire, alors je me retrouve confronté à une réalité historique lointaine, la présentation de l’ausweis aux autorités d’occupation allemande maintes fois vue dans des films, ou à une expérience souvent vécue, la toujours amère exigence de présentation de la carte, qu’elle soit de séjour ou d’identité. Mes parents me manquent. La carte de séjour, c’est probablement ce qui matérialisait le plus nos vies communes. Et le sentiment qui s’y rattache d’être à jamais des étrangers, quelle que soit la terre sur laquelle on se trouve.

Les autres aussi me manquent. Tous les autres. Même ces inconnus que je frôle dans les cafés et dont je saisis quelques bribes de conversation. Des vies qui passent et qui, en une fraction de seconde, m’emportent vers d’autres imaginaires, vers d’autres récits de vies, vers d’autres pensables. Ou me donnent des nouvelles du monde. De ce réel qui m’échappe si souvent. La dialectique intellectuelle laisse de plus en plus souvent chez moi la place à la fiction. Une fuite du présent, une lâcheté peut-être, une bouffée d’air sans aucun doute. Et le besoin d’écrire autre chose que de l’histoire, de l’analyse, de l’argument. Pour sortir du tragique, qui façonne nos vies, par le comique, ce dernier espace de transgression, de subversion, de répit. Surtout en ces temps où la vérité n’est plus que l’un des possibles. Une opinion parmi d’autres. La certitude de Dieu s’est estompée au profit de la toute-puissance du mythe prométhéen. La terreur des pandémies l’a mise à terre à son tour. Si la foi a rendu les armes, le rationalisme n’a pu répondre à toutes les questions. Le pulsionnel irrationnel et lâche se cherche ainsi de nouveaux prophètes. L’incroyant est désormais prêt à croire… n’importe qui. N’importe quoi. Pourvu qu’on le rassure. Ou le conforte dans ses médiocres certitudes.

Un langage lointain

A l’instant, une vidéo reçue du Maroc me retourne les tripes. On y voit un groupe de femmes arpentant une rue d’une ville du sud du pays. Elles invoquent la protection d’Allah et de son Prophète par des chants traditionnels. S’en remettre au ciel quand d’autres s’en remettent à la raison pourrait faire sourire. Mais je suis bouleversé par ces images et ces invocations qui disent quelque chose de la ferveur populaire comme de mon âme profonde. Alors que je suis confiné chez moi, à Trappes, dans la banlieue parisienne, au milieu de mes livres et de mes réflexions à vocation rationnelle, des larmes viennent me rappeler que d’autres voix existent pour dire le monde, sinon le comprendre. Un langage lointain que j’avais presque oublié. Et j’en ai honte.

Ce monde de la foi, je l’étudie intellectuellement depuis des décennies. Aujourd’hui, il me saisit par l’émotion. Je me risquerais à dire par le cœur. Comme si du tréfonds de ma mémoire resurgissait une autre rationalité dont la rigueur de l’analyse m’avait détaché. Mais jamais coupé.

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    1 Commentaire

    • Rachid Benzine est à ce point bouleversé qu'il en a retrouvé la foi. En voyant des femmes se livrer à des invocations traditionnelles dans le sud du Maroc. Prières qu'il avait presque oubliées, la lumière se fait, le mythe prométhéen est renversé. Suis moins convaincu que lui. Le mythe prométhéen rayonne d'une étrange pâleur depuis Hiroshima et Dieu resta silencieux devant la Shoah. Le covid-19 n'est que bien peu de chose au regard de l'histoire.