Lettre ouverte de deux chirurgiens à Sophie Wilmès sur le coronavirus: «La double peine du personnel hospitalier»

Lettre ouverte de deux chirurgiens à Sophie Wilmès sur le coronavirus: «La double peine du personnel hospitalier»
Belga

Madame la Première Ministre,

Vous avez réussi à fédérer une union sacrée politique suffisante pour imposer les mesures sanitaires qui, jusqu’à la découverte de traitements spécifiques, permettront de contenir la vague épidémique de COVID-19. La population Belge vous en a déjà témoigné sa reconnaissance.

L’hôpital a plus que jamais besoin d’un soutien politique déterminé pour affronter cette crise dans des conditions optimales d’efficience et de sécurité.

Chaque personne qui travaille à l’hôpital accepte implicitement et en connaissance de cause un risque sanitaire plus ou moins quantifié : tuberculose, HIV, Hépatite C, radiations ionisantes etc. Dans cette crise-ci, même si le risque est très significativement plus grand, il en sera de même. Ce risque sera partagé par tous les acteurs, quoi qu’il faille d’ores et déjà mettre en exergue le courage et l’abnégation des infirmiers qui constituent une des populations les plus exposées. Bien peu d’entre nous déserteront, même si l’angoisse n’est pas négligeable, la pire étant bien sûr d’infecter nos familles et ceux qui partagent notre toit.

C’est la double peine du personnel hospitalier.

Mais il n’est plus acceptable à nos yeux que ce risque soit pris sans que nos équipes ne bénéficient de toutes les mesures de protection existantes, aussi dérisoires soient-elles.

Il n’est plus acceptable d’entendre vos collègues nous annoncer avec un sourire contrit et les bras ballants que « les masques ont été volés ». Puis nous annoncer solennellement que nous allons recevoir des millions de masques, avant de s’apercevoir que ce ne sont pas les masques qui conviennent pour nous protéger de la contamination.

Il n’est plus acceptable, faute d’équipements de protection individuelle (EPI) en suffisance, d’être obligés de ne les utiliser que pour de rares patients testés positifs alors qu’il est statistiquement certain que nous soignons chaque jour nombre de patients COVID+ sans le savoir, donc sans précaution, et d’encourir un risque majeur, faute de les avoir testés.

Il est inacceptable de s’entendre dire qu’on ne peut tester qu’une fraction des patients et du personnel, faute de réactifs. La disponibilité suffisante des tests est un élément-clé, chacun le comprend, de la lutte contre l’épidémie. L’OMS par la voix de son président le rappelle de manière univoque : «  Vous ne pouvez pas combattre un incendie les yeux bandés. Testez, testez, testez ». Un test de détection systématique du personnel empêcherait celui-ci dans une large mesure de contaminer par ignorance des patients et des collègues et le rassurerait le soir quand il rentre à la maison de ne pas contaminer sa famille.

Il serait inacceptable que des médicaments qui, avec beaucoup de réserves, pourraient donner des résultats prometteurs sur le contrôle de l’infection, par exemple ceux qui sont actuellement promus en France et aux USA, ne soient pas disponibles dans notre pays.

Madame la Première Ministre, l’histoire a montré que, dans des périodes exceptionnelles, la capacité de production des pays pouvait être réorientée de manière flexible : il y a 80 ans la production d’avions a été multipliée par 20 en quelques mois par les pays en guerre. Nous sommes conscients qu’une grande partie de l’appareil de production industrielle a été délocalisé mais ne nous dites pas que nous sommes devenus incapables en Belgique de produire des masques, des EPI et des réactifs. Ne nous dites pas que nous n’avons pas les budgets pour doubler le salaire des laborantins et leur donner l’aide logistique qu’il convient pour conduire des tests chez tous les patients.

La solution de cette crise viendra des laboratoires, nous avons une confiance absolue dans nos chercheurs belges qui sont parmi les meilleurs au monde mais en attendant seuls le confinement et le sacrifice des soignants freinera la progression de la pandémie. À l’heure d’écrire ces lignes, des collègues et des amis luttent pour leur vie de l’autre côté de la barrière des soins intensifs. Il est de votre devoir de nous protéger sans relâche. Il est du nôtre de vous alerter sur nos besoins.

Confiants dans vos capacités de leadership, nous vous prions de croire, Madame la Première Ministre, à l’expression de nos sentiments respectueux.

Professeur Didier De Cannière

Professeur Guy-Bernard Cadière

Chirurgiens. Hôpital Saint Pierre, Centre Hospitalier Universitaire de Bruxelles.

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