«Coronavirus: sommes-nous en guerre?»

«Coronavirus: sommes-nous en guerre?»
Ludovic Marin/AFP

En répétant à plusieurs reprises (1), pour décréter le confinement, que «nous sommes en guerre», le président français n’a pas seulement commis un acte politique : il s’est également situé sur le terrain culturel, mobilisant ou révélant une série de références implicites. Rien ne permet de penser que la décision de confinement ne répond pas à un souci légitime de protection des populations ni que les facteurs qui en sont à l’origine ne soient pas extraordinairement complexes. Mais le vocabulaire de la guerre va bien au-delà de la seule protection : elle porte avec elle une suspension des règles communes, la construction d’un ennemi à abattre, l’idée que la « violence » – qu’elle qu’en soit la forme précise – constitue la norme de la vie collective. L’état d’urgence est en la conséquence logique et inquiétante, y compris lorsqu’il s’agit d’un « état d’urgence sanitaire ».

Charge symbolique

En France, nous y sommes. Un tel état d’urgence vient d’être décrété. Cela pourrait signifier que, pour protéger, l’Etat s’apprête à suspendre des principes constitutifs de la vie démocratique, ceux par lesquels nous faisons communauté. La situation est d’autant plus préoccupante que, dans cette construction rhétorique, l’ennemi est une figure labile et mutante. Hier « terroriste », il prend aujourd’hui les traits d’un « virus » venu d’ailleurs. La mobilisation collective et, en particulier, la volonté de modifier les comportements sur un point névralgique – la proximité avec le corps de l’autre –, est décrétée en faisant implicitement référence à une volonté de détruire, à une frontière invisible mais puissante, derrière laquelle se tapirait l’ennemi. Or on voit mal ce qui, tout à coup, pourrait doter un virus d’une telle intentionnalité, encore moins la façon dont pourrait s’organiser la limite entre les camps. Avancer que « l’ennemi est dans la place », voire même qu’il est « parmi nous », ne fait qu’alourdir la charge symbolique qui pèse sur les épaules des populations civiles.

« Un soignant n’est pas un soldat »

D’autant qu’une telle référence est absolument contraire à ces autres signifiants, revenus avec force dans l’espace public à l’occasion de cette crise sanitaire : ceux de « solidarité », de « soin », de « vulnérabilité ». Comme l’a rappelé Pascale Molinier, les « soignants » ne sont pas des « soldats » (2). On pourrait ajouter : ils en sont l’exact opposé. Jusqu’ici, la Belgique n’a pas encore emprunté un tel vocabulaire. En Europe, les réponses sont diverses – un ministre espagnol a surenchéri sur ce registre, d’autres se retiennent – mais, dans une telle période de fébrilité, les choses peuvent basculer à tout moment. Comment expliquer une telle situation ?

Le spectre de la guerre accentué

L’honnêteté nous oblige à reconnaître qu’elle ne se limite ni à une idéologie politique, ni à un acteur spécifique. Commentant le premier discours du président français, prononcé le jeudi 12 mars qui, pourtant, ne faisait nullement allusion à la guerre, Le Monde concluait son édito du lendemain par ces lignes : « La guerre est là, déclarée. […] Fortement critiqué pour avoir réduit les droits de certaines catégories de chômeurs, le président s’est engagé à ce que l’Etat indemnise les salariés contraints de rester chez eux. Le gouvernement, de son côté, est chargé de préparer un substantiel plan de relance “national et européen”. L’Etat providence n’est plus en berne. La guerre contre le virus l’a, au contraire, sanctuarisé ». La réhabilitation – supposée – de la question sociale, qui sera effectivement l’un des enjeux clé de l’après-crise, se fait en accentuant le spectre de la guerre. Dans un article commentant les décisions en cours en Allemagne, notamment à propos du soutien aux activités économiques, Libération titrait, ce même vendredi 13 mars : « Face au Covid-19, l’Allemagne sort l’artillerie lourde », alors que les propos mentionnés, ceux du Ministre de l’Economie, se contentaient d’évoquer « la perspective d’un prêt sans limite aux entreprises [qui constitue] une initiative sans précédent dans l’histoire d’après-guerre ».

Dans l’ensemble, la presse note que la fermeté du discours présidentiel a été plutôt « bien accueillie » dans les différents milieux politiques. Et le premier secrétaire du parti socialiste français, Olivier Faure, vient d’écrire au président français ce dimanche 22 mars pour demander la mise en place d’une « économie de guerre ». On sait par ailleurs que le registre belliqueux, voire militariste, est une constante des canaux de communication des droites, radicales ou extrêmes…

Un registre abondamment utilisé

Inutile de s’étendre : un imaginaire collectif est à l’œuvre, plus puissant que les positions politiques.

Or le problème se complique quand nous constatons qu’une grande partie des discours les plus vigoureux pour lutter contre la crise écologique se sont, ces dernières années, constamment situés sur ce registre, y compris à gauche. Le 1er janvier 2019, Pierre Larrouturou signait la tribune suivante, toujours dans Libération  : « Sauver le climat, la seule guerre qui ne fera aucune victime ». Jean Viard, sociologue engagé, fondateur des éditions de l’Aube, le 8 novembre 2019 sur France Inter : « La Troisième Guerre mondiale a commencé, c’est la guerre écologique ». Arte, chaîne franco-allemande, dont on ne peut que saluer le travail intellectuel, titrait son émission Square-Idée du 12 octobre 2019, consacrée à un entretien croisé entre Delphine Batho, présidente de Génération Ecologie, et Ana Catarina Mendes, secrétaire adjointe du parti socialiste portugais : « Ecologie : déclarer la guerre ? ». Et ce, alors qu’aucune des deux interlocutrices n’avait formulé les choses de cette manière au cours de leur entretien. Comment se fait-il que nous paraissions à ce point saturés par l’imaginaire de la guerre, pour que des responsables politiques – de différents bords –, des médias de qualité ou des intellectuels critiques considèrent que notre capacité à « faire face » n’est possible qu’en son nom ?

Affirmation de l’identité des Etats-Nations

L’enquête doit se poursuivre, mais l’on peut d’ores et déjà évoquer deux raisons. D’abord l’identité des Etats-Nations européens. Les guerres furent des étapes clé de leur affirmation. Dans la guerre, l’Etat – y compris l’Etat de droit – apparaît comme la dernière instance garante de la totalité sociale. Qu’il triomphe ou qu’il défaille, il fusionne avec la société. Il est la communauté politique. Fusion dangereuse, mais essentielle à la légitimité des Etats, qui, de cette façon, ancrent dans l’imaginaire collectif cette idée qu’ils forment l’ultime barrière de protection face à l’imminence du chaos. On ne saurait jamais se satisfaire de l’effondrement des Etats, toujours gros de violences et de destructions. Pourtant, l’histoire nous apprend que, face à la guerre, les sources de la grandeur morale ont puisé l’essentiel de leur ressort dans les familles, les réseaux, les églises, les syndicats – tous ces corps intermédiaires qui nous séparent de l’Etat. En réalité, les Etats doivent toujours surmonter les limites de leur légitimité – et la guerre est, pour cela, une occasion décisive.

Notre narration collective

Il y a néanmoins une autre raison, plus expérientielle. « Nationale » jusqu’au XIXe siècle, puis « mondiale » à deux reprises au XXe siècle, la guerre a rythmé l’histoire du continent européen mais aussi, très concrètement, celle des générations. Elle peuple nos livres d’histoire, habite nos musées, scande les récits des grands-parents ou des arrière-grands-parents, captive autant qu’elle effraie. La guerre, en Europe, c’est notre narration collective.

Une crise des catégories de pensée

Or, autant cet héritage est essentiel pour faire mémoire des épreuves passées, autant il devient un obstacle lorsqu’il sature à ce point le spectre de l’imagination politique. Pire, évoquer la guerre au nom de la défense de la vulnérabilité (des « plus âgés » dans un cas ou des « espèces menacées » dans l’autre), n’est-ce pas le signe d’une pathologie profonde de notre culture collective ? Dans un livre célèbre (3), évoquant ce retournement vertigineux par lequel la raison des lumières avait été utilisée pour faire triompher la technique et l’argent, les philosophes Theodor Adorno et Max Horkheimer utilisaient le terme de « pathologie ». Celui-ci désigne à la fois un dysfonctionnement général et une crise des catégories de pensée.

Inventer un récit alternatif

L’Europe doit aujourd’hui unir ses forces pour lutter contre une pandémie qui menace d’emporter les personnes les plus fragiles, mais elle devra, demain, continuer son combat contre une autre pathologie, politique autant que culturelle : son obsession pour la guerre, dans laquelle les sociétés civiles ont tout à perdre. Plus encore, accompagner les vulnérabilités et limiter la destruction des écosystèmes supposent d’inventer un récit alternatif à la guerre, de construire un imaginaire qui prenne la « solidarité » et le « soin » comme une fin en soi – et non comme une dimension aléatoire de la vie sociale. C’est aussi cela dont témoignent le dévouement des personnels soignants, confrontés à des restrictions budgétaires continues depuis plusieurs décennies, comme les gestes de solidarité – parfois banals, parfois exemplaires – qui se multiplient à travers le continent. Ils ouvrent la voie à un nouvel imaginaire. Saurons-nous poursuivre leur tâche ? Le défi est immense. Mais l’Europe y joue son destin.

(1) Second discours du président français, prononcé le 16 mars, qui fait suite au premier prononcé le 12 mars 2020. (2) Pascale Molinier, « Coronavirus : le soin n’est pas la guerre », Libération du 17 mars 2020. (3) T. Adorno et M. Horkheimer, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1983.

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