Carte blanche de Guy Verhofstadt: «Coronavirus: après l’échec, le chemin du succès»

Carte blanche de Guy Verhofstadt: «Coronavirus: après l’échec, le chemin du succès»
Belga.

Quatre mois après l’irruption du coronavirus fin novembre dans la province chinoise de Wuhan, et le déclenchement d’une crise sanitaire mondiale, l’heure des premières analyses paraît venue, tant nos sociétés et nos modes de vie sont d’ores et déjà bousculés, et singulièrement notre système politique, la Démocratie libérale, qui a semblé pris au dépourvu. Certains politologues et sociologues prédisent ainsi que nos concitoyens préféreront à l’avenir un régime autoritaire mais efficient à une démocratie impotente. Leur argument massue : la manière rapide et efficace dont les dirigeants chinois ont endigué la flambée du coronavirus par rapport à la gestion lente, hésitante, et parfois même chaotique, de la crise par leurs homologues européens et américains.

Un « virus chinois »

S’il est vrai que Pékin semble avoir surmonté la pandémie, du moins dans son foyer d’origine les cas se font rares après deux mois de mesures radicales, le modèle politique chinois est cependant loin d’être exemplaire. Au contraire. Si l’on s’en tient à la chronologie et à la réalité des faits, on se rend compte d’une volonté initiale de dissimulation par les autorités. La vérité, c’est que les instances du Parti communiste ont agi avec trois semaines de retard, permettant la diffusion du virus dans le reste du pays, puis du monde. A cet égard, on peut parler du Covid-19 comme d’un « virus chinois ».

Les bienfaits de la transparence

En revanche, la façon dont les différents pays voisins de la Chine, dont la plupart sont des démocraties, ont géré l’épidémie sont des expériences à examiner de très près afin, dans la mesure du possible, de s’en inspirer. Le Japon, Taïwan, Hong Kong, la Corée du Sud et Singapour ont en effet tous été capables de limiter le nombre d’infections et de décès bien en deçà des niveaux dramatiques que nous constatons aujourd’hui dans des pays européens comme l’Italie ou l’Espagne, où le bilan s’aggrave chaque jour. La démocratie coréenne est probablement le meilleur exemple, qui n’a usé d’aucune méthode autoritaire pour protéger la population. C’est au contraire en toute transparence qu’immédiatement après le verrouillage de Wuhan le 23 janvier, le gouvernement sud-coréen a déployé un vaste programme de tests, sur environ 300.000 personnes, combiné à un isolement rigoureux des cas positifs. Selon les projections actuelles, le nombre d’infections sera maintenu en dessous de 10.000 et cela pour une population de plus de 50 millions d’habitants.

Un sentiment de protection fatal ?

Le procès de la démocratie n’est donc vraiment pas la réponse à cette crise du coronavirus, même si la question demeure : pourquoi cette explosion dramatique du Covid 19 en Europe, et probablement dans les semaines à venir aux États-Unis d’Amérique  ? L’impression générale est que le coronavirus se répand sur le Vieux Continent, de façon incontrôlable. Le nombre d’infections en Europe est largement supérieur à celui de la Chine, alors que la population chinoise est triple. Le nombre de décès en Italie à lui seul a dépassé celui de la Chine, alors qu’il n’y a toujours aucun signe indubitable que la pandémie ait atteint son pic en Europe, ni qu’elle soit stabilisée. L’explication la plus courante à ce dangereux manque de réactivité, c’est que l’Europe et les Européens ne se sont pas sentis concernés par cette maladie venue du fin fond d’une province chinoise inconnue, et à laquelle ils pensaient échapper, comme nous avions échappé à Ebola, au SRAS ou à Zita. Ainsi, tandis que la Corée du Sud ou Taïwan prenaient des mesures immédiates, dès l’annonce du confinement de Wuhan, les Etats membres de l’UE n’ont rien décidé de substantiel. Malheureusement c’était sans savoir que le Covid-19 est particulièrement agressif et dans un monde globalisé, il ne lui a fallu que quelques jours, moins d’une semaine, pour contaminer un continent européen nullement préparé et qui en subit aujourd’hui les terribles conséquences.

Simplification essentialiste

Aussi plausible soit-elle, cette explication ne suffit pas. En décembre dernier, la Chine n’était pas plus préparée que l’Europe deux mois plus tard. Alors pourquoi au final, l’Europe affiche de pires résultats ? Beaucoup disent que c’est civilisationnel. En résumé : les Européens seraient des individualistes, d’indécrottables hédonistes, avec un manque total de discipline, tandis que les Chinois et, par extension, tous les Asiatiques, auraient l’esprit de corps, respecteraient la hiérarchie et l’autorité. De fait, la distanciation sociale ou l’auto-quarantaine semblent plus faciles à imposer à Séoul qu’à Paris. Sans nier cette part de vérité, cette simplification essentialiste ne résiste pourtant pas à une analyse empirique, avec ces mêmes critères, mais rapportés à l’Europe. L’Italie, dont la population est réputée individualiste, a été la première à fermer ses aéroports à la Chine et pourtant la première touchée. Le virus s’est ensuite répandu sans rencontrer la moindre résistance car, pas plus l’Allemand discipliné que l’hédoniste Français, n’avaient pris de mesures de précaution. Les seules différences d’un pays européen à l’autre sont les variations des courbes d’infection en fonction des dates d’introduction du virus ainsi que les taux de mortalité, dus principalement aux quantités de tests effectués et aux qualités respectives des systèmes nationaux de santé.

Une crise de la coordination…

Mais alors, si ce n’est la démocratie la cause du désastre, pas plus qu’un ADN sociétal spécifique, nous voilà ramenés à la case départ : pourquoi cette explosion dramatique du Covid 19 en Europe ? Une partie de la réponse réside dans un livre de deux économistes et politologues américano-britanniques Daron Acemoglu et James Robinson, publié en 2012, Pourquoi les nations échouent ? Leur thèse est limpide. Les nations, et par extension toutes les grandes constructions politiques, échouent lorsqu’elles sont gouvernées par de mauvaises institutions. Parce que de mauvaises institutions conduisent à une mauvaise gouvernance et une mauvaise gouvernance à de mauvais résultats. Raisonnement simple à première vue mais qui trouve pourtant sa pleine illustration dans la manière dont la pandémie a été mal gérée en Europe. Avec comme grille de lecture la théorie d’Acemoglu et Robinson, on comprend mieux pourquoi la pandémie de Covid-19 a conduit à un désastre sur notre continent, non pas par accident, mais par manque d’adéquation entre la gouvernance dont l’Union européenne a besoin et les Institutions dont elle est dotée.

… et de la concertation européennes

Depuis ce jour de fin janvier où le confinement total a été décrété au Wuhan, tous nos concitoyens ont ainsi pu assister sur leur écran de télévision à la chronique d’une débâcle annoncée, avec son chaos de semi-décisions nationales, prises trop tardivement, sans aucune concertation avec les voisins, alors qu’il ne faut pas être stratège pour comprendre que face à une pandémie à l’échelle européenne, il aurait fallu une stratégie européenne avec un centre de décision et une seule ligne de conduite. Une pandémie, c’est la guerre et dans une guerre, on ne peut se permettre vingt-huit états-majors et autant de stratégies, et si j’inclus toujours Londres dans cette défaite collective européenne, c’est que le virus ne connaît pas le Brexit.

Il aura fallu des semaines d’appel à l’aide de l’Italie pour obtenir de ses partenaires des livraisons de masques de protection, la Chine manifestant la première une solidarité très politique. Quand l’épidémie initiale a été détectée dans le nord de l’Italie, des mesures d’isolement ont certes été prises pour quelques villages de Vénétie et de Lombardie, mais aucune disposition plus générale n’a été décidée, ni aux frontières, ni dans les stations alpines italiennes, bondées de skieurs de toute origine. Quelques semaines plus tard, lorsque le virus s’est propagé définitivement aux quatre coins de l’Europe, certains États membres ont commencé à prendre des mesures drastiques en fermant les frontières, et même les bars, les restaurants et les écoles, tandis que d’autres continuaient comme si de rien n’était. En Grande-Bretagne, le père du Premier ministre a tranquillement déclaré à la télévision qu’il allait négliger les recommandations de son fils et continuer sa visite quotidienne dans son pub. Des situations surréalistes, on en voit plein l’Europe, comme ces nombreux Belges qui fuient le confinement pour aller s’encanailler aux Pays-Bas ou ces interminables files d’attente de poids lourds à la frontière entre la Pologne et l’Allemagne, perturbant les chaînes d’approvisionnement, alors que le virus ne se transmet pas par les marchandises mais par les hommes. Quant à Donald Trump, comme pour en rajouter au brol ambiant, il n’a pas hésité à interdire le territoire des Etats-Unis à certains Européens mais pas à d’autres.

Les symptômes de l’indécision européenne

Pire que tout, un temps précieux a été perdu avec des approches épidémiologistes fondamentalement différentes. Certains pays ont promu la théorie dite de l’« immunité collective » à l’instar du Royaume-Uni et des Pays-Bas, tandis que la plupart des autres États membres s’en tiennent à celle du « confinement total » (distanciation sociale, fermeture des écoles, mise en quarantaine). Même s’il semble qu’aujourd’hui, sous la pression de leurs opinions publiques, Londres et La Haye changent rapidement d’avis, cette lutte entre « immunité collective » et « confinement total » me rappelle l’indécision européenne que nous avions déjà tristement connue lors de la décennie précédente pour sortir de la crise financière. L’éternel débat entre « austérité » et « croissance », la bataille exténuante entre les adeptes de Ferguson et les partisans de Krugman.

Dégager les moyens exceptionnels

Si au moins une chose est claire à ce stade de la pandémie, c’est que nous ne pouvons pas continuer comme ça. Le business as usual n’est plus une option. Naturellement, la politique générale de santé, la gestion et l’organisation des hôpitaux et des systèmes de soins, doivent demeurer au plus près du terrain, national ou régional. Mais face à une crise sanitaire de cette ampleur, la coopération intergouvernementale, aussi bonne et nécessaire soit-elle, est totalement insuffisante. Nous ne gagnerons pas cette guerre à coup de réunions d’ambassadeurs et de visioconférences ministérielles. Pour surmonter une crise exceptionnelle, il faut des moyens exceptionnels. Pour gagner cette guerre, nous avons besoin du pouvoir ordonnateur d’un exécutif européen pleinement compétent, qui, sous contrôle démocratique du Conseil des États de l’UE et du Parlement représentant, puisse concrètement agir contre la pandémie : de la publication de règles communes obligatoires sur les tests, à la quarantaine et la distanciation sociale, en passant par des appels d’offres communs pour la fabrication de médicaments et d’équipements médicaux, voire la fermeture des frontières nationales ou régionales, le cas échéant. Une Agence européenne de la santé doit se trouver au cœur du dispositif, avec les meilleurs experts que nous ayons en Europe, plutôt que l’addition des expertises nationales.

Profonde récession en vue

Et ce qui serait nécessaire pour la santé de nos concitoyens le sera tout autant pour les conséquences économiques du Covid-19. Ces retombées seront énormes. Nous entrerons dans une profonde récession. Si nous n’y sommes pas déjà. Nous devons réagir immédiatement. S’assurer que la récession économique soit aussi courte que possible et sera suivie d’une relance économique la plus rapide possible. Éviter le « U ». Et en espérant un « V » comme disent les économistes. Après une brève hésitation, la BCE l’a bien compris. Le programme d’achat d’urgence pandémique (PEPP) de 750 milliards d’euros est le bazooka dont nous avons besoin pour éviter une chute libre de notre prospérité et de notre économie. Mais il en faudra plus. Le PEPP est un programme défensif indispensable, comme le sont les nombreux programmes nationaux de soutien qui ont essaimé dans presque tous nos États membres. Mais nous aurons également besoin d’un bazooka offensif, d’abord pour stabiliser la situation, puis provoquer une reprise de notre économie européenne, grâce à un puissant programme de stabilité macroéconomique représentant 2-3 % du PIB européen, voire plus. Son financement pourrait être assuré par l’émission d’obligations européennes communes, garantie par le budget européen et activement soutenu par la BCE via son programme PEPP. Une crise n’est pas toujours négative. Elle porte parfois en germe des opportunités. L’une d’elles serait donc le lancement de ce nouvel actif en euro, conçu comme instrument d’investissement pour la reprise de la croissance en Europe. Ce serait une occasion peu risquée pour les investisseurs institutionnels du monde entier d’injecter de nouveaux capitaux dans l’économie réelle européenne.

Prendre les devants, dès maintenant

Ne rééditons en aucun cas les erreurs du passé. Les erreurs et les hésitations du lendemain de la crise financière de 2008. Les Américains, d’abord sous le président Bush puis sous le président Obama, ont été capables en neuf mois de lancer une fusée à trois étages pour surmonter une crise économique dramatique : nettoyer les banques (TARP pour 400 milliards de dollars), tout en investissant dans l’économie (ARRA pour 831 milliards de dollars), et en stabilisant le système financier grâce à l’assouplissement quantitatif (QE) pour un montant stupéfiant de 1.200 milliards de dollars. En Europe, plus d’une décennie plus tard, nous n’avons pas encore soldé la crise financière et l’Union bancaire, dont nous avons tant besoin, n’est toujours pas achevée. Ne récidivons pas. Prenons les devants dans la bataille à venir pour la reprise de l’économie mondiale. Et commençons les réformes nécessaires pour y parvenir maintenant. Créer de nouveaux moyens et de nouveaux outils au niveau européen pour sauver notre continent.

La grande leçon des pères fondateurs de l’Union

La crise du conoravirus n’a rien à voir avec les nombreuses crises en tout domaine, évitables ou non, qu’a connu l’UE depuis ces dernières décennies. Le Covid-19 est une crise existentielle qui a le potentiel de briser des pays et des continents, peut-être même l’humanité. L’Europe y survivra-t-elle ? La réponse à cette question dépendra d’un choix fondamental : allons-nous faire comme d’habitude ou allons-nous utiliser cette crise, et les enseignements tirés des précédentes, comme une occasion unique de réformer fondamentalement l’Union européenne ? Si nous faisons comme d’habitude, nous sortirons de cette crise dévastés et brisés. Ruinés aussi, faute d’outils pour relancer l’économie du continent. Si au contraire, nous reconnaissons les faiblesses de notre gouvernance et les insuffisances de nos institutions, et surtout avons le courage de les réformer, non seulement nous battrons le Covid-19, mais nous sortirons de la crise plus forts et plus déterminés que jamais. Pour y parvenir, rien n’est à inventer. Nous devons simplement mettre en place les grandes idées de nos pères fondateurs quand, il y a soixante ans, ils ont entamé le processus d’unification européenne au lendemain de cette autre grande tragédie européenne que fut la Seconde Guerre mondiale. Ils pensaient que l’Europe avait désespérément besoin de nouvelles institutions transparentes et fédérales. De crise en crise, l’expérience leur donne clairement raison. Malheureusement, nos générations n’ont pas réussi à concrétiser pleinement ce projet visionnaire, toujours obnubilées par la fausse sécurité qu’assurerait la souveraineté nationale dans un monde globalisé. Le Covid-19 nous secoue brutalement et nous rappelle que la plus grande tâche de l’histoire de l’Europe est toujours devant nous.

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