«Une seule sortie pour la crise du coronavirus: le Pacte vert européen»

«Une seule sortie pour la crise du coronavirus: le Pacte vert européen»
Photonews.

Vos tripes se serrent : « Comment protéger ma famille, mon gagne-pain, mon avenir ? Vous n’êtes pas le seul à paniquer : les PDG d’entreprises multimilliardaires et les propriétaires de petites entreprises appellent à l’aide de leurs gouvernements nationaux : sauvez l’économie, sauvez l’emploi, arrêtez la récession mondiale ! Alors que les chefs d’État du G7 et les ministres européens des Finances se réunissent par téléconférence pour discuter du retour du mécanisme de stabilité européen, les marchés sont toujours en proie à la panique.

Cette crainte fait déjà évoluer la politique : le Green Deal pour l’Europe d’Ursula von der Leyen est repoussé de l’ordre du jour alors que les ministres des Finances introduisent le « bazooka » du soutien gouvernemental au « business as usual » – c’est-à-dire l’ancienne économie des combustibles fossiles. Peu de choses pourraient être pires que ce retour en arrière sans réfléchir. Les pandémies ne surviennent pas de nulle part, elles sont l’un des symptômes d’une planète qui a dépassé ses limites naturelles.

Renforcer le Pacte vert

Bien entendu, la pandémie de Covid-19 exige une réponse rapide et forte dans les jours et les semaines à venir. Mais, pour le long terme, la plus grande partie de la réponse est celle qui est déjà sur les bureaux de la Commission européenne : « Le pacte vert ». Le renforcer, l’accélérer et l’utiliser pour soutenir les entreprises pendant la crise de Coronavirus est la meilleure chose que les États membres de l’UE, le Parlement européen et la Commission puissent faire dans les mois à venir.

Qui sommes-nous pour le dire ? Au Club de Rome, nous sonnons l’alarme depuis plus de 50 ans à propos des crises à venir. Nous avons mis en garde contre le dangereux risque de l’inaction et contre les profondes répercussions environnementales et sociétales des récentes crises – depuis les feux de brousse en Australie jusqu’aux États insulaires comme les îles Marshall qui se retrouvent sous l’eau. Rien qu’en 2019, les événements météorologiques les plus coûteux liés au changement climatique ont été les incendies de forêt en Californie (25 milliards de dollars), le typhon Hagibis au Japon (15 milliards de dollars) et les inondations dans le Midwest américain (12,5 milliards de dollars). Ces chiffres n’incluent pas les pertes de vies humaines.

Quatre grandes leçons

Nous avons tiré quelques leçons que nous aimerions partager :

1. Un terrain favorable aux nouveaux virus

La nature est plus forte que nous avons tendance à le penser. Même un minuscule accident virologique dans un endroit éloigné peut faire des ravages dans la société mondialisée. La pandémie du Corona nous enseigne une leçon choquante sur la nécessité, les raisons et les moyens de surmonter le ‘business as usual’. Elle est clairement liée aux limites planétaires : la déforestation, la perte de biodiversité et le changement climatique ont été signalés par les scientifiques comme les principaux facteurs à l’origine des pandémies. La déforestation chasse les animaux sauvages de leurs habitats naturels et les rapproche des populations humaines, ce qui crée de nouvelles opportunités pour les maladies zoonotiques comme le Covid-19. Selon l’OMS et le Giec, le réchauffement climatique devrait entraîner l’émergence de nouveaux virus qui se propageront également plus loin et plus rapidement.

2. Notre civilisation menacée

Si vous pensez que le coronavirus est effrayant – imaginez que ce n’est qu’un avant-goût de ce qui se passera si nous n’arrêtons pas la crise climatique actuelle : le réchauffement de la planète apporte des dangers d’un ordre de grandeur bien plus grand. Le réchauffement climatique anthropique pourrait menacer notre civilisation s’il ne peut être contenu comme l’exige l’Accord de Paris. Et, bien sûr, de nouvelles épidémies de virus accompagneraient un changement climatique effréné et la destruction des écosystèmes. Pourtant, ce ne serait qu’un dommage collatéral dans un drame apocalyptique.

Pour éviter cela, nous devons protéger les objectifs de l’accord de Paris (objectifs nets de zéro émission pour limiter la hausse de température à 1,5 degré). Le changement climatique, comme le Covid-19 et les crises financières, ne respecte pas les frontières. Et il ne peut être résolu que par une action collective engagée dès maintenant. La vitesse de propagation du virus a confirmé que nous sommes bien une communauté mondiale : toutes les espèces, tous les pays, tous les problèmes sont complètement interconnectés. Pour sortir de cette crise avec un monde où il vaut la peine de vivre, nous devons résoudre non seulement cette menace immédiate, mais aussi les crises systémiques plus profondes.

3. L’avenir n’est pas à une seule urgence

Est-ce trop de panique pour vous ? Alors souvenez-vous : ceux qui ont ridiculisé Greta en 2019 à propos de ses appels à l’action d’urgence paniquent désormais en 2020 et appellent à « mener la guerre pour vaincre » le virus. Ce sont ces mêmes personnes qui ont rejeté tous les désagréments qui pourraient accompagner la sauvegarde de la planète. Ce sont eux qui aujourd’hui, pour apporter une réponse d’urgence qui leur semble désormais logique, proposent de sortir le « bazooka » de l’argent public pour soutenir l’économie, celle qu’il faut appeler la « vieille économie ».

C’est probablement la plus grande leçon que le Club de Rome ait à offrir :

Si nous faisons face à chaque nouvelle crise au fur et à mesure qu’elle se présente, avec le même récit obsessionnel de croissance qui nous a amenés ici, les crises dépasseront la capacité des gouvernements, des institutions financières et des entreprises à y faire face. Cet avertissement a été lancé en 1972 par le Club de Rome dans son rapport Limits to Growth (Halte à la croissance) et à nouveau en 1992 par le Dr Donella Meadows dans Beyond the Limits (Au-delà des limites). Ce second rapport du Club de Rome décrit comment l’avenir qui nous attend n’est pas celui d’une seule urgence, mais celui de multiples crises qui s’abattent sur nous, provoquées par l’incapacité de l’humanité à vivre dans les limites de la Terre. « Ce dépassement, a-t-elle averti, c’est le fait de puiser dans les ressources de la terre plus vite qu’elles ne peuvent être restaurées, et de libérer des déchets et des polluants plus vite que la terre ne peut les absorber ou les rendre inoffensifs. Collectivement, a-t-elle averti, ces phénomènes pourraient dépasser notre capacité à gérer de multiples défis ».

Le Covid-19 nous montre que le changement est possible : un monde différent, une économie différente se met soudain en place. Les changements profonds imposés à notre vie quotidienne par les politiques d’urgence du virus démontrent qu’il existe des alternatives au consumérisme gaspilleur qui s’est développé et a triomphé depuis les années 1960. Les gouvernements peuvent répondre à une crise par des mesures appropriées. Non seulement les gouvernements, mais nous tous pouvons le faire et nous le faisons : les campagnes sur le climat n’ont pas permis de réduire les vols à travers la planète, mais la crise de Corona démontre que nous pouvons parfaitement nous réunir en vidéoconférence de part et d’autre de l’Atlantique.

4. Investir dans ce qui fait sens

Si Greta Thunberg et ’Fridays for Future’ avaient raison sur la nécessité d’avoir peur, ils ont également raison sur la voie à suivre : « Suivez la science » est le mantra de tous les gouvernements qui réussissent à contenir les épidémies dans leurs pays respectifs.

Mais nous pouvons faire beaucoup mieux – à l’heure actuelle, nous changeons par réaction à une catastrophe et non par une nouvelle conception. Nous pouvons également suivre la science pour trouver des solutions qui nous permettront de sortir de la crise du climat et de la biodiversité et de cette pandémie. Ce n’est pas le moment de soutenir les anciens régimes néolibéraux et les énergies fossiles, mais plutôt d’investir dans ce qui compte, dans ce qui fait du sens. Nous pouvons mettre en place les bases d’un ’Pacte vert’ ambitieux pour tous les citoyens européens, ancré dans une pensée économique circulaire et à faible émission de carbone et dans les biens publics. Cela devrait être une démonstration profonde et réussie, un modèle pour le monde entier de la manière dont nous pouvons « sortir de l’urgence ».

Nous connaissons les solutions : investir dans les énergies renouvelables plutôt que dans les combustibles fossiles ; investir dans la nature et la reforestation ; passer à une économie circulaire, partagée et à faible émission de carbone. En rendant la Terre plus verte, en adoptant des solutions basées sur la nature et en donnant aux communautés les moyens d’agir de manière globale, nous pouvons régénérer la vie, augmenter la séquestration du carbone, renforcer la résilience et nous concentrer sur des actions positives comme source d’espoir et d’optimisme collectifs. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’un leadership politique et d’un soutien financier pour développer ces solutions.

Un argument économique fort

La bonne nouvelle est qu’il existe un argument économique très fort en faveur d’une approche globale pour faire face à la succession des crises liées à notre urgence planétaire et humaine. Une transition de l’énergie fossile vers un avenir renouvelable est en cours car l’énergie renouvelable, disponible partout dans le monde, est déjà moins chère aujourd’hui que l’énergie fossile. Les subventions perverses aux combustibles fossiles doivent être éliminées, comme l’avaient promis le G7 et de nombreux pays européens dès 2009. Il existe un argument tout aussi fort en faveur de l’adoption de mesures d’efficacité énergétique et de la promotion de mesures appropriées de gestion de la demande dans les ménages et les installations industrielles.

Place à la régénération

Le passage de l’agriculture industrielle à l’agriculture régénératrice est immédiatement réalisable et permettra de séquestrer de manière rentable suffisamment de carbone dans le sol pour commencer à inverser la crise climatique. L’agriculture régénératrice et la santé des sols sont essentielles pour résoudre l’urgence planétaire et améliorer la résilience, l’emploi et le bien-être des communautés rurales et urbaines. Elle est à la base de la prospérité rurale, de la sécurité alimentaire, de la santé des communautés et d’une meilleure nutrition pour une population encore en croissance.

Une économie au service de la vie

Pour sortir véritablement de l’urgence, nous devons faire en sorte que tous les individus, mais surtout les plus marginaux, aient les moyens d’atteindre un niveau de vie décent. Dans le même temps, nous devons tous apprendre à vivre à l’intérieur des limites de la planète. C’est le principe qui sous-tend l’ouvrage de Kate Raworth, Doughnut Economics (La théorie du Donut). En faisant cela, affirme-t-elle, en apprenant à penser comme un économiste du 21e siècle, nous créerons « l’espace opérationnel sûr et juste pour toute l’humanité ». C’est aussi la voie vers un avenir meilleur, en créant une économie au service de la vie.

Créer des entreprises écologiquement attractives

Les entreprises et les communautés qui adoptent des pratiques résilientes et régénératrices seront les premières à créer ce nouveau futur. Ce seront les entreprises pour lesquelles les jeunes voudront travailler et les communautés où les gens voudront vivre. Les entreprises auront des coûts moins élevés, une meilleure reconnaissance de la marque, moins de risques et un engagement plus important des employés. De nombreuses études montrent que ces entreprises sont plus rentables, plus performantes sur le marché et mieux préparées pour l’avenir que nous voulons créer.

Notre appel aux ministres des finances de l’UE et aux chefs d’État du monde entier est le suivant : alors qu’ils élaborent des mesures immédiates de réponse à la crise, ils doivent impérativement les relier à des politiques globales intelligentes comme le « Green Deal » de l’UE. Ce dernier comprend des dispositions telles qu’une transition équitable de l’énergie fossile vers un monde d’énergies renouvelables, l’élimination de la part de chaque pays dans les 5,2 milliards de dollars dépensés chaque année par le FMI en subventions aux combustibles fossiles. Nous devons réorienter ces subventions perverses pour créer des programmes de résilience communautaire et permettre aux citoyens et aux communautés ordinaires d’avoir accès à des micro-réseaux, à l’efficacité énergétique, à une alimentation saine et à des systèmes de mobilité bon marché à faible teneur en carbone.

En tant qu’humains, nous sommes résistants. L’avenir peut être positif si nous pouvons enfin tirer les leçons de nos échecs : sortons de cette situation d’urgence en créant des communautés plus durables, en améliorant la santé et le bien-être et en partageant la prospérité sur une planète saine, afin de pouvoir vraiment sortir de cette situation d’urgence plus forts et plus résilients.

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