«Coronavirus: quand nous chanterons le temps des c(e)rises»

«Coronavirus: quand nous chanterons le temps des c(e)rises»
AFP

« Quand nous chanterons le temps des crises

Les laids corbeaux et vautours moqueurs

Seront tous en fête… »

Vivons-nous vraiment un temps sans précédent – même à l’échelle d’une mémoire humaine ? Même si l’on réduit le monde à l’échelle des nantis occidentaux ? Une de ces « apocalypses », au sens originel du terme, celui de « révélation », qui nous permettrait de dire qu’il y « a désormais un avant et un après » le coronavirus, que tout va changer et qu’enfin, « on a compris », que « plus jamais ça » et que le monde « reviendra à l’essentiel » ?

J’ai des doutes. Et pourtant, je suis plutôt quelqu’un de positif, un « pessimiste qui rit », pour reprendre la proposition d’Albert Camus. Mais la phrase dont je me méfie le plus, c’est justement : « Plus jamais ça ! » C’est la promesse d’alcoolique de l’humanité, l’injonction qui, si elle avait eu la moindre valeur performative, n’aurait dû et pu être prononcée qu’une fois.

Et puis, « ça » quoi ? Il y a tellement de choses dans « ça », tellement d’inconscient, de pulsions, d’irrationnel…

Les temps de crise sont des moments suspendus ; à l’approche de la mort, l’individu est prêt à toutes les promesses, toutes les résolutions pour échapper à son sort. L’humanité aussi. Les communistes s’allient aux gaullistes dans les maquis de la Résistance, Benedetto Marcello, qui manque de mourir en tombant dans une fosse ouverte en l’église des Santi Apostoli de Venise, jure de ne plus composer que de la musique religieuse. Marcello tiendra parole, mais c’est une exception sans doute qui ne confirme aucune règle. On sait ce qu’il en est de l’accord entre communistes et gaullistes après la victoire.

Des préjugés renforcés

En temps de crise, néanmoins, on se souvient que la loi de la compétition n’est qu’un moteur secondaire de l’évolution, laquelle doit beaucoup plus aux mécanismes d’entraide et de solidarité. Dans une conférence TED, Elif Shafak raconte que, le soir du tremblement de terre qui a frappé Istanbul, le 17 août 1999, elle a vu un épicier intégriste offrir une cigarette à un jeune travesti, et les deux fumer côte à côte. Sont-ils devenus amis, ont-ils l’un et l’autre révisé leurs préjugés ? Outre que ces deux propositions ne sont pas forcément liées (nombre de racistes sont très fiers de citer leurs amis appartenant à la race détestée), et même si la première est moins improbable que la deuxième, l’évolution de la situation politique turque depuis 1999 prouverait que les préjugés se sont renforcés et que la fraternité entre intégristes et travestis n’est pas devenue une réalité.

Aucune remise en question après 2008

Si on se limite aux crises de la dernière génération, depuis 2001, que peut-on dire ? Le terrorisme prolifère et nos libertés sont les seules à avoir été durablement atteintes par les politiques mises en place pour juguler l’injugulable – du moins avec les mesures qui ne s’attaquent pas aux causes réelles du terrorisme, ou de toute crise. Le krach de 2008 n’a conduit à aucune remise en question des fondements financiers de notre monde ; les banques ont été sauvées avec les fonds publics, elles ont recommencé leurs petites affaires et leurs bénéfices indécents – en soutenant toujours moins l’économie réelle –, autant que les bulles futures. La crise de l’accueil (je refuse de parler de « crise de la migration ») a conduit l’Europe à conclure sans vergogne des accords crapuleux (au sens fort du terme) avec des dictatures, à commencer par celle d’Erdogan, au mépris de toutes nos valeurs, de nos intérêts à long terme et des vies humaines. La crise récurrente et systémique de la démocratie conduit de plus en plus de populistes au pouvoir, voire des partis d’extrême droite, et cautionne une politique de destruction systématique des services publics et du bien commun. Et que dire de la crise du climat ?

Après les crises, le retour des vautours ?

Alors, cette crise sanitaire va-t-elle changer la face du monde sous prétexte qu’elle nous touche plus directement ? Peut-être si l’on pense qu’il faut un véritable cataclysme meurtrier pour nous faire enfin changer et amener nos gouvernements à prendre des mesures radicales – mais surtout des mesures efficaces, car « radicales », les mesures liberticides et peu efficaces contre le terrorisme l’ont été. Imaginons que demain, la moitié de la Belgique soit recouverte par la mer du Nord, jusqu’à Vilvorde. Cela suffirait-il ? Ne faut-il pas plutôt imaginer que, très vite, les vautours et les prédateurs se rueront sur cette « opportunité » pour s’enrichir, au détriment des autres ? Que, dès que les flots se seront stabilisés, on verra pousser des hôtels et des immeubles sur les nouvelles digues ?

Une fois par an, on cède à la mode d’un dimanche sans voiture (dois-je rappeler que lors de la crise pétrolière des années 1970, on a vécu quelques mois où tous les dimanches étaient sans voiture ?). Dimanche raccourci, surtout dans les villages des banlieues « chics » où, dix minutes avant la levée du « couvre-pot-d’échappement », certains font tourner le moteur de leur SUV préféré pour bondir sur l’asphalte, et tant pis pour les cyclistes retardataires…

Alors, ne faut-il pas craindre que, lorsque le dernier cas de coronavirus aura quitté l’hôpital (pour rentrer chez lui ou être enterré), le monde opte pour l’euphorie de la victoire plutôt que pour la conscience éclairée ? Que les politiques d’austérité et de destruction des services publics reprendront de plus belle, avec la justification des milliards qui auront été dépensés ajoutés aux milliards qui n’auront pas pu être gagnés, des « bains de sang » économiques dont les taches semblent tellement plus durables que celles des véritables hémorragies ? Et même de ce point de vue, aura-t-on vraiment aidé les plus fragiles, les indépendants, les toutes petites entreprises ? Aura-t-on le courage d’annuler purement et simplement leurs dettes et de leur fournir une aide réelle ?

Retour en eaux troubles

Aux lendemains de la Libération, personne ne voulait entendre les récits des rescapés de l’enfer. Ces témoignages n’étaient pas tant indicibles qu’inaudibles. Même ces rescapés, pour la plupart, étaient pressés de vivre, de « tourner la page », d’oublier, ne serait-ce que momentanément, pour ne pas rester murés dans une image de faiblesse et de fragilité. Au sortir d’un traumatisme, personne ne veut le prolonger, et certainement pas quand il s’est joué à l’échelle collective, voire mondiale. Sans doute, comme dans les pays qui ont connu l’épidémie de SRAS, conservera-t-on des procédures qui nous rendront plus efficaces dans la gestion de la prochaine pandémie.

On fera des stocks de masques – espérons que notre gouvernement finisse enfin par commander les bons modèles… –, les laboratoires développeront des remèdes efficients et d’autres dont l’unique efficacité sera d’engranger des bénéfices plantureux. Mais les eaux de Venise redeviendront troubles, les embouteillages réconforteront nos habitudes, les PDG et autres directeurs reprendront l’avion pour des réunions de deux heures, les coupes budgétaires limiteront plus encore les recherches fondamentales, l’insouciance refleurira et les gens l’applaudiront tous les soirs, de 20 heures à pas d’heure. Les victimes seront oubliées, on ne les remerciera même pas d’avoir allégé nos budgets des pensions et des soins de santé. On rangera La Peste dans nos bibliothèques et on oubliera son dernier paragraphe – « Écoutant, en effet, les cris d’allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse. » –, avec un peu de honte et beaucoup de légèreté, cette « insoutenable légèreté de l’être » qui, comme l’écrit Albert Cohen, nous incite à profiter sans limite de ce « peu de vie avant beaucoup de mort ». Et ce sera compréhensible, humain…

N’attendons pas la « Der des Der »

Pour que des changements durables se mettent en place, il faudra, comme le dit Raoul Vaneigen dans un récent article, très vite, dès maintenant, prendre des décisions politiques anticipatrices, et pas seulement réactives. La sécurité sociale a été pensée avant la fin de la guerre et mise en place tout de suite, quand les esprits étaient prêts, d’accord, avant que « la vie reprenne », avant que l’oubli sévisse. Concrètement, par exemple, faire dès à présent du télétravail une réalité massive. Reconstruire les services publics et se rappeler que celles et ceux qui les gèrent et les assurent – dans les soins de santé, mais aussi dans tous les autres secteurs – sont des héros au quotidien, et pas seulement le soir à 20 heures, pendant les crises. Refinancer la recherche fondamentale, qui seule peut nous permettre de comprendre les causes réelles des crises et d’y apporter des solutions durables, voire de les prévenir.

Sans cela, nous reprendrons notre danse au-dessous du volcan, en attendant la « Der des ders »…

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