«Coronavirus: n’oublions pas les millions de réfugiés»

A Lesbos, les migrants se protègent tant bien que mal du virus.
A Lesbos, les migrants se protègent tant bien que mal du virus. - Reuters

Si aujourd’hui, confinés dans nos foyers, nous craignons d’être contaminés, de perdre des proches, de perdre notre emploi et de sentir nos libertés limitées, je me demande comment se sentent ceux qui se trouvent dans les camps de réfugiés, en Europe et en dehors de celle-ci.

Il y a un mois, j’étais à Chypre, où j’ai pu constater que le pays subit une pression sans précédent suscitée par des réfugiés de toutes origines qui, débarqués par les autorités turques dans le nord de l’île, traversent la zone verte pour pénétrer illégalement dans la République de Chypre, faisant de ce pays celui qui, en Europe, possède le ratio le plus élevé de nombre de réfugiés par citoyen.

Les 5 et 6 mars, j’étais à Athènes, à la suite de la crise apparue à la frontière gréco-turque et des véritables révoltes survenues parmi la population de Lesbos et d’autres îles de la mer Égée, révoltes exacerbées par la pression migratoire croissante, et ce malgré les efforts louables déployés par le gouvernement grec pour relocaliser dans d’autres provinces grecques certains des réfugiés arrivés de Turquie et pour construire des abris offrant des conditions plus décentes à ces personnes désespérées.

Un agenda bouleversé

Au début du mois, donc, la question de la protection des frontières extérieures, des nouvelles vagues migratoires, parfois manipulées comme arme géopolitique non conventionnelle, et la nécessité d’accélérer le Pacte européen pour les migrations et l’asile étaient au cœur de l’agenda européen.

Et en l’espace de deux semaines, tout a été bouleversé.

Cependant, on ne peut pas tout simplement oublier l’impasse dans laquelle se trouvent des millions de personnes entassées aux frontières extérieures de l’UE, dans des camps situés de part et d’autre de ces frontières, pas plus que l’on ne peut oublier les conditions inhumaines dans lesquelles vivent des centaines de milliers de personnes, souvent des personnes âgées, des femmes, des enfants, des malades cantonnés dans des abris de fortune et n’ayant que peu ou pas accès aux soins de santé qui s’imposent.

Un océan de désespoir

Que se passera-t-il lorsque la pandémie de Covid-19 les atteindra ? Ou peut-être les a-t-elle déjà atteintes et personne ne s’en soucie ? Les placera-t-on toutes en confinement forcé, en créant des cordons sanitaires et en les abandonnant à elles-mêmes et aux quelques travailleurs humanitaires et organisations internationales qui œuvrent laborieusement au milieu d’un océan de désespoir ?

Je me réjouis vivement de l’initiative déjà prise par la Commission européenne, qui a fait savoir aux gouvernements chypriote, grec, italien et maltais que la santé des demandeurs d’asile et des migrants présents dans les camps situés sur le territoire de l’UE doit être absolument protégée et que même en temps de crise, il est crucial d’appliquer les valeurs européennes. Bien, allons de l’avant !

Mais tous les autres ?

Un confinement personnel impossible

Plus de 12 millions d’enfants réfugiés et 70 millions de personnes contraintes d’abandonner leur foyer vivent aujourd’hui souvent dans des conditions de surpeuplement dépassant de loin les limites acceptables, avec un accès limité ou inexistant aux soins de santé. Les enfants sont déjà en temps normal fortement exposés aux maladies contagieuses en raison de l’absence de soins de santé, d’eau potable et d’autres conditions propices à l’hygiène. Quant à se laver souvent les mains avec du savon ou un autre désinfectant, appliquer une distanciation sociale ou s’auto-isoler, c’est tout bonnement impossible dans les camps de réfugiés surpeuplés.

L’horreur, partout ailleurs…

En Syrie, à Idlib, près d’un million de personnes ont été déplacées de force et dans des conditions inhumaines vers des camps aux dimensions démesurées. Au Bangladesh, à Cox’s Bazar, où vivent un million de réfugiés rohingyas (dont la moitié sont des enfants), il n’existe actuellement aucun système de filtrage ou de test pour le Covid-19 et il n’y a pas d’unités de soins intensifs.

Il en va de même au Yémen ou au Venezuela, où la majorité des hôpitaux ont été détruits, de même que les systèmes de santé.

En Afrique subsaharienne, qui abrite plus d’un quart des réfugiés du monde et affiche le pourcentage le plus faible de médecins par habitant dans l’absolu (0,2 médecin pour 1.000 personnes), les cas recensés de Covid-19 se multiplient dans la plupart des pays.

La plus grande concentration de réfugiés en Afrique se trouve à l’est du continent ; ils proviennent en particulier du Soudan du Sud. Plus de 2,2 millions de personnes ont été contraintes de quitter leur pays et plus de 83 % sont des femmes et des enfants. Deux autres millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du Soudan et ne sont toujours pas rentrées chez elles. À cet égard, je ne peux m’empêcher de me souvenir de l’étendue des camps de réfugiés dans les provinces orientales de l’Éthiopie, où je m’étais rendu au mois de juin dernier.

Une bombe humanitaire et sanitaire à retardement

Au-delà des conséquences tragiques évidentes pour les réfugiés, l’explosion de nouveaux foyers majeurs de pandémie aux frontières de l’Europe pourrait considérablement affaiblir les efforts de confinement, qui touchent déjà plus d’un milliard de personnes dans le monde.

Sur ce front, de nombreux gouvernements sont laissés à eux-mêmes, tout comme les organisations humanitaires, le HCR et l’OIM. Il y a quelques jours, Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, a lancé un appel urgent aux gouvernements afin qu’ils libèrent 33 millions de dollars pour fournir des articles sanitaires, des masques de protection, des équipements de potabilisation de l’eau et des formations destinées aux professionnels de la santé, afin de renforcer la protection des réfugiés par rapport au Covid-19.

Un appel à entendre

Ne laissons pas cet appel sans réponse et faisons-en une priorité des décisions urgentes qu’il y a à prendre ces jours-ci. La santé des réfugiés, c’est notre santé aussi : nous faisons partie de la même et seule humanité, et le coronavirus – qui ne connaît ni race ni frontière – nous le confirme chaque jour.

Récemment, à Chypre, j’ai rencontré dans un centre de protection pour familles de migrants une toute jeune enfant prénommée Treasure, c’est-à-dire « trésor ». J’espère que Treasure sera protégée comme mes enfants le sont, et qu’elle pourra jouir de l’avenir auquel elle a droit, comme tout être humain.

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