«Penser le monde au temps du coronavirus»

Portrait de Paul Valéry par Jacques-Emile Blanche.
Portrait de Paul Valéry par Jacques-Emile Blanche. - © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz.

En ces temps obscurs et douloureux, de confinement quasi planétaire, où un fléau d’une ampleur encore incommensurable sur le plan humain, tant du point de vue sanitaire que social ou psychologique (sans même parler de ses désastreuses conséquences économiques), répand la mort, angoisse et souffrance, aux quatre coins de nos cinq continents, et surtout en Europe aujourd’hui, il serait tentant, mais peut-être aussi trop facile, de paraphraser, en en déplaçant certes le contexte historique, la célébrissime première phrase de Marx et Engels en leur non moins fameux Manifeste du Parti Communiste  : « un spectre hante l’Europe : le spectre du coronavirus ».

Honte aux démagogues !

Je ne m’y adonnerai toutefois pas ici. L’heure, en effet, est suffisamment grave, en cette deuxième décennie du XXIe siècle, et la situation suffisamment sérieuse, pour ne rien ajouter, face à cette préoccupante pandémie du covid-19, au catastrophisme ambiant, à un alarmisme exagéré ou à une quelconque et très malvenue théorie du complot, où de nouveaux apprentis sorciers, idéologues de tous poils et autres prêcheurs de mauvais aloi, font de leur prétendu savoir, mais bien plus encore de leur foncière ignorance, le lit aussi nauséabond qu’arrogant de leurs propres et seuls calculs politiques, souvent fanatisés. Honte à ces sinistres démagogues qui exploitent ainsi sans vergogne, sur de misérables vidéos qu’ils essaiment à l’envi sur les différents réseaux sociaux, l’actuelle détresse humaine !

C’est donc à un immense poète, philosophe à ses heures intelligemment perdues – le grand Paul Valéry –, que je ferai appel ici, plus modestement, afin d’éclairer quelque peu, certes humblement mais plus sagement aussi, cette sombre et funeste plaie du temps présent.

La crise de l’esprit

Il y a tout juste un peu plus d’un siècle, en 1918, au lendemain donc de la Première Guerre mondiale (mais le président de la République Française, Emmanuel Macron, ne vient-il pas de marteler que, face à « cet ennemi invisible et insaisissable » qu’est ce menaçant coronavirus, nous étions précisément « en guerre » ?), Valéry écrivait, en effet, un texte mémorable, d’une extraordinaire profondeur d’âme et dont l’emblématique titre, « La Crise de l’Esprit », devrait plus que jamais résonner, aujourd’hui, comme un pressant quoique salutaire cri d’alarme, à méditer toutes affaires cessantes, au vu de cette urgence simplement médicale, pour l’avenir, sinon la sauvegarde, de l’humanité.

Ainsi donc Valéry commençait-il déjà à l’époque, d’une formule dont la concision n’avait d’égale que sa justesse, son admirable méditation : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et de justifier ensuite, avec force détails et preuves à l’appui, quoique sans pour autant jamais tomber en un nihilisme tout aussi désespérant, voire suspect, cette douloureuse mais lucide assertion : « Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. (…) Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. »

Une civilisation a la même fragilité qu’une vie

Valéry, oui, a, hélas, raison : à l’heure où l’humanité se voit aujourd’hui menacée très concrètement, pour reprendre les termes mêmes des principaux responsables de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) aussi bien que de l’ONU (Organisation des Nations Unies), et face à laquelle le nouveau coronavirus n’est assurément que le symptôme à la fois le plus spectaculaire, vaste et dangereux, nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie !

Car cette humanité, effectivement, est aujourd’hui comme assiégée de toutes parts : réchauffement climatique ; pollution atmosphérique ; destruction de l’écosystème ; rétrécissement du biotope ; érosion des glaciers ; fonte des neiges ; élévation des océans ; inondations et tsunamis ; cyclones et tremblements de terre ; disparition d’espèces animales ; étouffement de la faune végétale et marine ; apparition de maladies inconnues et de nouvelles pathologies ; épidémies incontrôlables ; augmentation des dépressions nerveuses, des burn out et des suicides ; multiplication des guerres locales ou tribales ; propagation du terrorisme islamiste ; retour de l’obscurantisme religieux ; montée des extrémismes et autres populismes ; migrations gigantesques ; déplacements de populations ; pauvreté grandissante ; accroissement des inégalités ; aggravation des tensions sociales ; krachs boursiers ; robotisation de l’humain, voire du post-humain ; emballement du capitalisme sauvage ; triomphe de l’argent ; soif de compétition mal comprise ; mépris de la culture au profit du happening ; déperdition de la langue comme de l’écrit ; négation du réel au profit du virtuel ; émergence de la pensée unique au détriment de la réflexion critique ; règne de l’effet de mode ; empire du conformisme ambiant ; valorisation du matérialisme et dévalorisation du spirituel ; mondialisation outrancière ; course folle à l’armement ; perte de tout point de repère pour une jeunesse en mal d’idéaux ; dépréciation des valeurs morales, du sens de l’éthique et des comportements civiques, toutes choses pourtant essentielles à la bonne marche du monde ; aveuglement de masse… Et j’en passe : les tares de notre pseudo-modernité sont trop nombreuses pour que je puisse les énumérer toutes ici !

La nature, à défaut de cœur, a ses raisons que la raison ne connaît pas

Ainsi donc, oui, Paul Valéry, esprit fin, cultivé, profond et subtil à la fois, a raison : notre civilisation, nous le constatons à présent de manière on en peut plus tangible avec cette dramatique crise du coronavirus, est, elle aussi, mortelle ! A cette énorme différence près qu’elle s’avère aujourd’hui doublement mortelle : mortelle au sens passif – elle se meurt, inexorablement, et par notre propre faute – mais aussi au sens actif – elle est en train, littéralement, de nous tuer, en une soudaine accélération exponentielle, et toujours par notre propre faute, ce mixte inconsidéré d’inconscience, d’imprévision et d’égoïsme, de piètres calculs toujours à trop courts termes, sans visions d’ensemble, aiguillonnée par le seul intérêt particulier au détriment de l’intérêt général.

Oui, le monde contemporain a les idées courbes plus encore que courtes : voilà pourquoi, désormais, il ne tourne plus rond qu’en apparence. Pis : il se veut tellement réglé, formaté, normatif, telle une parfaite machine à fabriquer un totalitarisme qui s’ignore, un fascisme qui ne dit pas son nom, qu’il a fini, au comble d’un paradoxe aussi vertigineux que compréhensible, par se dérégler, sans plus de limites pour le contenir dans la sphère de la raison, du simple bon sens. Nous en payons aujourd’hui, précisément, le lourd et tragique tribut ! Le système, en ces temps aux rumeurs d’apocalypse, est, manifestement, à bout de souffle : un minuscule mais surpuissant virus peut anéantir, ou presque, sinon une civilisation tout entière, du moins l’arrogance des hommes ! Terrible et fatidique boomerang ! La technologie, fût-elle la plus sophistiquée, n’y peut rien : la nature, à défaut du cœur, a ses raisons que la raison ne connaît pas !

Il faut tenter de vivre

D’où, urgente, cette conclusion en forme de prière : l’être humain, s’il ne veut pas véritablement disparaître, saura-t-il enfin prendre à sa juste mesure, en y réfléchissant doctement, avec la sagesse dont il est encore capable, les impérieuses, et surtout vitales, leçons de cette tragique, sinon encore fatale, histoire ?

C’est là un souhait que j’exprime ici très sincèrement, nanti de l’indéfectible soutien moral et intellectuel, là encore, du grand Paul Valéry dans les derniers vers de cette splendide méditation, quasi métaphysique, sur la mort qu’est son « Cimetière Marin », l’un des plus beaux poèmes, au sein de la littérature française, du XXe siècle : « Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre ! »

Allez, courage, hommes et femmes de bonne volonté : malgré l’immense souffrance de ce monde aujourd’hui endeuillé, et par-delà même ce douloureux avertissement qui nous étreint quotidiennement, la guerre n’est pas perdue !

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