«Coronavirus: halte au haro contre les intellos!»

«Coronavirus: halte au haro contre les intellos!»
Hatim Kaghat.

C’est un aveu politique effroyable, certes pas désintéressé, et le naufrage non seulement d’une personne mais de tout un gouvernement, qui n’a même pas vraiment ébranlé l’exécutif ces derniers jours. Les aveux d’Agnès Buzyn, ancienne ministre française de la Santé et des Solidarités, ne semblent pas avoir remis en cause la certitude du président Macron que tout ait été fait à temps pour enrayer au mieux l’épidémie, et surtout que rien n’aurait pu manifestement être mieux anticipé.

Mais la riposte récente sonnant plus comme une attaque du Président de la République remerciant ironiquement tous ceux qui « savaient » une fois la crise déclenchée, sonne davantage pour nous comme une injure à tout le corps médical, aux intellectuels et aux scientifiques, qui publient sur le sujet de par le monde depuis le déclenchement de la pandémie, et ce dès décembre 2019. Au-delà de la posture de Buzin, qui essaie de ne pas payer pour et par l’ensemble de la Macronie et de la France, la réaction du Président français, comme de tous ceux qui aujourd’hui cherchent des responsables et s’en prennent même aux lanceurs d’alerte depuis des semaines dans les revues et sur les réseaux sociaux, est proprement scandaleuse.

Un contexte de dérives populistes

On traque désormais ceux qui prétendent avoir vu avant tout le monde. Voilà des hommes pris pour des apprentis sorciers, sur qui jeter le doute désormais pour détourner l’attention ! C’est une lutte décisive contre les vrais sachants sans faux-fuyants. Cela concourt en réalité d’avant la crise et d’un haro mondialisé sur les intellos très à la mode dans un contexte de dérives populiste des sociétés, et d’avènement de dirigeants qu’ils détestent. Même haro sur le bobo qui ne passerait son temps qu’à réfléchir, confiné, à l’abri du malheur, bien au chaud, ou à la campagne, à donner des leçons dites de morale ou à penser la fin du monde. Car face aux fameux « sachants » improvisés, les intellectuels que l’on sait encore reconnaître, si l’on en fait l’effort, se retrouvent actuellement dans le camp de l’ennemi pour beaucoup. Ils n’ont pas directement les mains dans le cambouis.

Réfléchir dans l’inaction, un péché coupable ?

C’est l’éternel rôle de l’intellectuel dans la société qui ressurgit. La distanciation sociale ne doit pas conduire à une distanciation sociétale de plus. Artistes, penseurs, intellectuels, deviendraient les seuls bien lotis du « système », pendant que les personnels directement confrontés à la crise souffriraient. Il ne faut pas diviser plus le pays. Mais chacun vit ce confinement et cette situation à sa manière. Dépression à la clé ou jouissance de l’instant. Qui peut juger ? Si la crise a le mérite d’inspirer certains, pourquoi le minimum de décence serait-il qu’ils se taisent pendant que les autres souffrent ? Quant aux écrivains qui se mettent à écrire sur leur confinement, n’en parlons même plus. Au-delà de la bronca du moment, bientôt ils seront pendus sur la place publique. Comme si s’interroger, ou réfléchir dans l’inaction était devenu un péché coupable.

Victimes de la doxa

Depuis quand dicte-t-on aux écrivains ce qu’ils doivent écrire et comment ? Depuis quand en démocratie chacun n’a-t-il pas le bénéfice du doute à s’exprimer pour le bien de l’intérêt général s’il est convaincu d’un danger imminent ? Depuis quand des scientifiques qui tentent tout pendant que le gouvernement tergiverse sont-ils traités ainsi par la doxa ? Quid en effet de ces scientifiques qui clament, sans aucun écho, depuis un mois, qu’il faut s’organiser de toute urgence, car ce n’est pas qu’une simple grippe, ou qui proposent des traitements déjà efficaces sur le virus à la chloroquine en dehors des circuits classiques qu’ils devraient emprunter pour être reconnus, ils sont moqués pour leur physique, marginalisés pour leurs idées farfelues, malgré leurs efforts et leur courage. Les aberrations de Michel Cymès, le « médecin préféré des Français », ne doivent pas ternir les médecins qui eux s’époumonent depuis un mois à prévenir du drame à venir et à anticiper des remèdes efficaces.

Préserver une saine diversité dans la littérature

Nos démocraties sont en danger avant tout par l’intolérance grandissante de l’opinion qui fait loi. Est-on sinon en URSS ou en Corée du Nord ? Que veut dire aujourd’hui cette vieille haine du bourgeois ou de l’intellectuel, de l’artiste et du penseur ? Où est le civisme d’inciter à la haine de classe dans un moment de besoin impérieux de concorde civile ? La polémique autour du journal de confinement de l’écrivain Leïla Slimani, dans Le Monde, en est un des exemples frappants : si un écrivain est joliment installé à la campagne et décrit le bonheur de l’aube parmi les tilleuls, pourquoi ne pas juste le lire et s’en enchanter ? Depuis quand la littérature n’est-elle pas censée faire rêver et aider à s’évader ? Il y a des lecteurs dans un studio en banlieue pour qui un texte pastoral ouvre un jardin intérieur et offre une bouffée d’oxygène onirique, de quel droit vouloir les en priver par un diktat ? Cela n’empêche pourtant pas d’autres écrivains d’écrire des textes sociaux ou militants, entretenant une saine diversité dans la production culturelle. Dans la tragédie que nous vivons c’est au coronavirus qu’il faut faire la guerre, pas à la liberté de l’esprit. Il est impératif de laisser tous les esprits s’exprimer.

Résister à la bêt(is)e humaine

Le vrai danger qui nous guette, c’est la montée en Europe en particulier de l’inexorable haine et défiance envers les élites sur laquelle le Trumpisme, le Bolsonarisme, le Johnsonisme ou le Modisme prospèrent. Et bientôt le Macronisme ? Se faire taxer d’élitisme aujourd’hui devient un lot quotidien. Allons-nous sortir de la caverne sans lumières ? Qui aura le doigt sur l’interrupteur ? Ou sur la gâchette ? Que l’on continue de donner la parole à l’ensemble des êtres qui essaient au moins de réfléchir ! Hélas, il faudra pouvoir résister doublement face à la bêtise humaine que l’on voit de plus en plus répandue à cause de la transparence qu’offrent les réseaux sociaux et qui n’incite même plus à la misanthropie mais inclinerait plutôt à souhaiter des exterminations de masse pour assainir les écosystèmes. C’est aussi ça tout l’enjeu de la crise civilisationnelle que nous traversons. Au-delà de la restriction provisoire des libertés, ne pas donner un passe-droit aux nouveaux populismes à venir en se faisant passer pour plus cons que l’on ne l’est en réalité ! Et surtout plus dangereux !

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