«Le secteur de l’aide à domicile: le grand oublié de la crise du coronavirus»

«Le secteur de l’aide à domicile: le grand oublié de la crise du coronavirus»
Mathieu Golinvaux.

Depuis le début de la crise du Covid-19, la vague de solidarité et de soutien aux personnels de soin des hôpitaux a considérablement crû. Ces travailleurs et travailleuses, considéré∙e∙s à juste titre comme « essentiel∙le∙s » par les gouvernements, mettent quotidiennement en jeu leur sécurité individuelle pour assurer les soins tout aussi essentiels. Ils et elles, tout comme les caissièr∙e∙s, éboueur∙se∙s, conducteur∙trice∙s de bus… méritent nos remerciements sans réserve ! L’irruption du Covid-19 dans nos vies a le mérite de rappeler qu’aucun lien n’existe entre l’utilité sociale d’une profession et son niveau de salaire et de reconnaissance sociale. C’est un paradoxe, dénoncé depuis longtemps par les travaux féministes, dont les métiers du care – indispensables à la reproduction de la vie humaine et sociale – font également les frais. Le secteur de l’aide à domicile (1), composé d’aides familiales, gardes à domicile, aide-ménagères sociales pour des bénéficiaires fragilisés et titres-services pour le grand public, infirmièr∙e∙s à domicile, travailleur∙euse∙s sociales de l’encadrement, joue ici un rôle fondamental !

Un secteur absent de la communication politique

Comme le monde de l’hôpital ou celui des maisons de repos, ils sont dans l’impossibilité de respecter la distance de 1,5 m entre bénéficiaires et prestataires. Or, si dans les structures hospitalières, les personnels ont pu rapidement bénéficier de ressources et de matériel de protection et de protocoles clairs pour la prise en charge de patient∙e∙s atteint∙e∙s par le virus, la première ligne déployée à domicile a dû attendre une semaine (la première distribution ayant été chaotique et désordonnée), et certains attendent toujours d’en recevoir. Alors que ce maillon incontournable de la chaîne de l’aide et des soins est actif en première ligne pour permettre aux personnes âgées, isolées, vulnérables d’avoir une vie digne et de qualité chez elles, le secteur reste absent dans la communication politique et médiatique depuis qu’a surgi la pandémie. Pire, les deux mondes – de la santé et du social – sont traités de façon séparée et l’un a reçu la prérogative sur l’autre : des directives claires pour l’un, et l’autre pas ; du matériel de protection pour l’un, et l’autre pas. Les conséquences de ces disparités d’accès aux ressources et de considération de la part des autorités sont multiples et graves pour toutes les personnes impliquées. Le secteur de l’aide à domicile doit faire partie intégrante du plan de lutte contre le Covid-19 car il peut substantiellement contribuer à sauver des vies.

Une ligne de solidarité menacée

Le secteur travaille avec des publics vulnérables qui font partie des personnes à risque de complications en cas de Covid-19. En particulier pour ces patient∙e∙s-là, le social et le sanitaire peuvent se renforcer dans le suivi de ce qu’on appelle la « trajectoire du bénéficiaire ». Par exemple, pour libérer des lits d’hôpital, en favorisant le retour à domicile ou, tout simplement, pour éviter des hospitalisations. Or à l’heure actuelle, cela ne fonctionne pas pour au moins deux raisons. La première est que le manque de matériel a nourri la peur et le stress à la fois chez les bénéficiaires et les professionnel∙le∙s du domicile. Chez ces dernièr∙e∙s, il y a déjà de nombreuses personnes écartées pour maladie ou suspicion de Covid-19. Les autres ne savent comment protéger leurs bénéficiaires, par définition fragiles, ou protéger leurs familles. Elles restent au travail avec « la boule au ventre ». Par ailleurs, des bénéficiaires annulent les prestations par peur d’être contaminé∙e∙s par des intervenant∙e∙s mal protégé∙e∙s. Or la ligne de solidarité entre personnes vulnérables et aidant∙e∙s proches est menacée par le confinement. II faut donc tout faire pour diminuer le stress des travailleur∙e∙s et rassurer les bénéficiaires. Pour cela, il faut du matériel adéquat, adapté et en quantité suffisante pendant toute la durée de la crise !

Le besoin d’une cellule de crise collégiale

Il faut aussi des critères clairs pour guider l’action dans une situation de crise. Des initiatives ont été prises en ce sens mais elles doivent être renforcées par un accès à des données fiables. C’est la première fois que le secteur est confronté à ce point, sur le plan éthique et pratique, à la tension entre bonne prise en charge du bénéficiaire et santé et bien-être des travailleur∙euse∙s. Il a besoin dans l’immédiat de principes d’actions, d’instructions (et plus tard, de protocoles) pour adapter son fonctionnement à la crise sanitaire globale et jouer pleinement son rôle. En ce sens, la pandémie révèle le besoin criant d’une cellule de crise collégiale, rassemblant toutes les instances concernées par le domicile (cabinets, Aviq, acteurs du secteur) dont l’objectif serait, entre autres, de coordonner la communication entre ces différents acteurs.

Si ces deux enjeux ne reçoivent pas rapidement une réponse, on risque un déversement des patient∙e∙s les plus vulnérables vers les hôpitaux, aggravant encore la situation actuelle.

Reconstruire un système de subvention

Enfin, l’intégration effective du secteur du domicile dans un plan d’urgence de gestion de la crise Covid-19 est nécessaire pour garantir la survie des organisations actives dans le domicile après la fin de la crise. En effet, cette situation aura des conséquences économiques à moyen et long terme pour le secteur. Ne plus pouvoir aller au domicile des bénéficiaires équivaut à diminuer le nombre d’heures prestées et génère donc moins de ressources pour les services (par la perte des participations financières des bénéficiaires). La mise au chômage – quoique forcée – d’une partie du personnel et les aides financières promises par les pouvoirs publics pourront certes aider, mais ce ne sera pas assez pour couvrir la perte de revenus engendrée par cette crise. Et cela ne sera certainement pas suffisant pour permettre au secteur de rebondir. De plus, on peut craindre à terme un surplus de travail lié au retour à domicile des patient∙e∙s actuellement hospitalisé∙e∙s à cause du virus, et la dégradation de l’état de santé des patient∙e∙s qui ne trouvent aujourd’hui pas de place en hôpital à cause de la saturation du système. Il faut donc réfléchir à un système de subventionnement adapté à la situation de crise et, sur le long terme, reconstruire un système de subvention générale.

Cette crise révèle qu’en Belgique, on a jusque-là réagi en oubliant que l’hôpital et le domicile, le soin et l’accompagnement social sont tous des éléments fondamentaux et imbriqués de la première ligne. Un cloisonnement et une hiérarchisation entre eux ne peut qu’amener l’effondrement du soin, de l’aide et de l’accompagnement socio-sanitaire. Or, le système des soins primaires est une grande machine composée de nombreux rouages. Si on n’entretient pas l’ensemble, la machine à terme ne pourra plus soutenir toute la charge et finira par casser. Au contraire, replacer le secteur de l’aide à domicile au cœur du plan de lutte contre la pandémie pourrait offrir une occasion précieuse pour les politiques et les acteurs de terrain d’améliorer l’ensemble du système de soins de première ligne, en temps de crise comme en temps normaux.

(1) Il représente environ 11.000 travaileur∙se∙s en Wallonie, 35.000 en Belgique, hors infirmières à domicile.

*Florence Degavre, Professeure de socio-économie et études de genre, IACCHOS, CIRTES, UCLouvain ; Annalisa Casini, Professeure de psychologie du travail et en études de genre, IPSY et CIRTES, UCLouvain ; Rachida Bensliman, chercheuse en santé publique, CRISS, ESP, ULB ; Ela Callorda-Fossati, chercheuse en socio-économie, CEDD, IGEAT, ULB ; Céline Mahieu, Professeure de sociologie de la santé, CRISS, ESP, ULB & Chaire Interdisciplinaire de la première ligne BeHive. Les auteures ont coordonné la Recherche WISDOM sur les innovations sociales pour l’accompagnement à domicile en Wallonie (UCLouvain-ULB, financement Région Wallonne-Programme Germaine Tillon 2014-2018).

Contactées par les auteures, les organisations membres de l’Inter-Fédération Wallonne de l’Aide à Domicile valident leur analyse.

Signataires : Julien Bunckens, Directeur général Fédération de l’Aide et des Soins à Domicile ; Edgard Peters, Directeur soins infirmiers Fédération de l’Aide et des Soins à Domicile ; Pierre Algrain, Infirmier en chef, ASD Liège-Huy-Waremme, secteur Aywaille Fléron ; Els Bakker, Professeur, Kinésithérapeute, Haute école de Vinci & Chaire BeHive ; Jean-Luc Belche, Chargé de cours, Département Médecine Générale, Université de Liège & Chaire BeHive ; Ana Bengoetxea, Professeur, Ostéopathe, Facultés des sciences de la motricité, ULB & Chaire BeHive ; Sophie Breedstraet, Directrice du Secteur de la Santé, Haute École Léonard de Vinci et Chaire BeHive ; Pierre D'Ans, Coordinateur de l'Unité de recherche de la HELB - Haute Ecole Elya Prygogyne & Chaire BeHive ; Léa Di Biagi, Chercheuse, CRISS, ESP, ULB & Chaire BeHive ; Dr Paul De Munck, Médecin généraliste, Président du Groupement Belge des Omnipraticiens ; Fabian Defraine, Chercheur en soins de santé primaire, Sociologue, Haute école Elya Prygogyne & Chaire BeHive ; Jean Macq, Professeur, Médecin généraliste, UCLouvain & Chaire BeHive ; Benoît Petre, Professeur, École de santé publique, Université de Liège & Chaire BeHive ; Dr Marco Schetgen, Professeur, Médecin généraliste, Département de médecine générale, ULB & Chaire BeHive ; Dr Thomas Orban, Président, Société Scientifique de Médecine Générale ; Romy van Noppen, Maitre-assistant/Maitre de formation pratique, Hennalux & Chaire BeHive ; Dr Quentin Vanderhofstadt, Chercheur en soins de santé primaire, Médecin généraliste, Département de médecine générale, ULB & Chaire BeHive ; Thérèse Vandurme, Institut de Recherche Santé et Société, UCLouvain, Coordinatrice Chaire BeHive ; Patricia Mélotte, Docteure en psychologie sociale, CESCUP, ULB ; Brieux Laurent, Directeur général de Gammes ; Kathy Delabye,Maître assistant à la Haute Ecole Léonard de Vinci (Parnasse-Isei). Expert chargée de cours en Soins Palliatifs au CPSI & Chaire BeHive ; Cécile Dury, Directrice de la Catégorie Paramédicale, Henallux & Chaire BeHive ; Pascaline Herpelinck, Coordinatrice de Section & Coordinatrice Pédagogique - Section soins infirmiers, HELB - Haute école Ilya prigogine ; Sophie Thunus, Chargée de cours en Management des services de santé, Faculté de santé publique, Institut de recherche santé et société, UCLouvain & Chaire BeHive ; Carole Walker, assistante d’enseignement, PhD student, Faculté de santé publique, Institut de recherche santé et société, UCLouvain ; Alexandre Donnen, assistant de recherche, Institut de recherche santé et société, UCLouvain &Chaire BeHive ; Maguelone Vignes, docteur en sociologie de la santé ; Charlotte Odier, étudiante du Master en sociologie (ULB) et du Master en Etudes de Genre ; Valentine Charlot et Caroline Guffens, Le Bien Vieillir asbl ; Dr Pierre Drielsma, Fédération des Maisons médicales ; Jessica Mellier Chercheuse à l'Unité de Recherche en Sciences de l'osthéopathie-FSM-ULB ; Martine Laloux, Professeur HELB ; Lucia Alvarez Irusta, chercheuse UCLouvain et Chaire BeHive ; Christiane Duchesnes, département de Médecine générale de l'ULiège ; Anne Ledoux ergothérapeute Haute Ecole Léonard de Vinci et Chercheuse Chaire Be.Hive ; Madeleine Capiau, assistante de cours à la faculté de santé publique de l’UCLouvain, Institut de recherche santé et société ; Jennifer Foucart, Professeur en sciences de la motricité, ULB & Chaire BeHive ; Dr. Hubert Jamart, médecin à la Maison médicale Trooz Santé ASBL, chercheur, Département de médecine générale, Université de Liège ; Prof Catherine Bouland MSC PhD, présidente de l'Ecole de Santé Publique, directrice du centre de recherche en santé environnementale et santé au travail, ULB ; Anne-Sophie Lambert, assistante de cours à la faculté de santé publique de l’UCLouvain, Institut de recherche santé et société ; Vincent Huberland, Médecin généraliste en Maison médicale, Département de Médecine générale, ULB ; Aurore Monier, infirmière et délégué CNE de l 'ASD "soins infirmiers" de Mons, Déléguée supra-régionale des ASD ; Jessica Martini, Chercheuse en Approches sociales de la santé, Ecole de Santé Publique, ULB ; Annick Vandeuren, Directrice du département santé, HELB- Ilya Prigogine ; Dr. Claudia Schönborn, Médecin, Chercheuse en Approches sociales de la santé, Ecole de Santé Publique, ULB ; Catherine Bouland, Professeur, Présidente de l'Ecole de Santé Publique, Directrice du Centre de recherche en santé environnementale et santé au travail, ULB ; Perrine Humblet, Professeur des universités, Approches sociales de la santé, ULB ; Prof. Joanne Rasschaert, Doyenne de la Faculté de Médecine, ULB ; Dr Nadine Kacenelenbogen, Directrice du Département de Médecine générale, ULB ; Dr Vincent Huberland, Médecin généraliste à la Maison médicale Collectif Santé 1040 asbl, Département de Médecine, ULB ; Dr Lou Richelle, Médecin généraliste, Département de Médecine générale, ULB ; Bruno Vankelegom, Directeur de l’asbl Forest Quartiers Santé ; Dr Enza Grippaldi, Médecin assistant en médecine générale au Centre Médical Machtens ; Dr. Libert Gaël, Médecin assistant en médecine générale à Mons ; Nicolas Lonfils, Président du CPAS de Forest ; Amandine Oleffe, Chercheuse, Approches sociales de la santé, Ecole de santé publique, ULB ; Stéphane Camut, Collège d'Ergothérapie de Bruxelles ; Nicole Bardaxoglou, Directrice présidente, HELB - Ilya Prigogine ; Cécile Bastaits, Directrice-Adjointe au Département Social, HELB - Ilya Prigogine ; Benjamin Fauquert, Enseignant médecin généraliste ULB ; Philippe Donnen, Professeur, Politiques et systèmes de santé, Ecole de santé publique, ULB.

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