La carte blanche de Simon Gronowski: «J’en ai connu des confinements, mais j’ai toujours gardé espoir»

La carte blanche de Simon Gronowski: «J’en ai connu des confinements, mais j’ai toujours gardé espoir»
Belga.

En Belgique, depuis le 14 mars 2020, on ne peut plus sortir, on doit rester enfermé chez soi.

Pour les 11 millions d’habitants, le domicile est devenu une prison.

Comme à la guerre, sauf qu’alors on craignait de rencontrer des agents de la Gestapo, aujourd’hui on craint de rencontrer un autre ennemi, peut-être aussi dangereux, le coronavirus, alias covid-19,

Aujourd’hui, on peut rester en famille ou être aidé par elle, garder des contacts, on peut faire ses courses, faire des provisions, lire les journaux, regarder la télévision, mais alors on vivait dans la terreur, on manquait de tout, on avait froid, faim et nos familles étaient séparées, disloquées.

Réduit actuellement au désœuvrement forcé, propice à la réflexion, ma pensée vagabonde et rejoint les enfermements que j’ai subis il y a 75 ans, de 1942 à 1944, quand j’avais 10-12 ans.

Hitler avait déjà pris plusieurs pays en Europe, l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, le Danemark, la Norvège. Ce n’était pas assez pour lui : le 10 mai 1940, il attaque la France, la Hollande et… la Belgique, et occupe ces pays.

Je me souviens du couvre-feu ordonné le 29 août 1941 : je devais être et rester à la maison avec mes parents de 20 h à 7h du matin. Puis, suite aux rafles, nous sommes allés le 1er septembre 1942 nous cacher dans un petit logement à Woluwé-Saint-Lambert.

Six mois plus tard, le 17 mars 1943, sur dénonciation, on nous a arrêtés, ma mère, ma sœur et moi, on nous a jetés dans un cachot, la cave de la Gestapo avenue Louise à Bruxelles, et le lendemain amenés en camion dans une grande prison, la caserne Dossin à Malines.

J’y suis resté interné un mois dans l’expectative, l’attente des événements. C’était l’antichambre de la mort mais les gens ne le savaient pas. Les nazis leur faisaient croire qu’ils devaient partir travailler dans des camps de travail.

Le 19 avril 1943, on m’a mis dans un wagon : un peu de paille par terre, pas de sièges, pas de lumière artificielle ; en plein jour, c’était sombre, la lumière n’arrivait que par deux petites ouvertures La porte coulissante s’est fermée dans un grand bruit métallique.

J’étais enfermé avec ma mère et 50 autres personnes gémissantes autour de moi dans un wagon à bestiaux du 20e convoi, direction inconnue. Je ne savais pas que j’avais été condamné à mort et que ce train allait me conduire sur les lieux de mon exécution.

Par miracle j’ai sauté du train, poussé par ma mère, et me suis évadé. C’était dans le Limbourg. J’avais onze ans.

On était alors le 20 avril 1943 et je devais encore attendre 17 mois pour que Bruxelles soit libéré, le 3 septembre 1944. Durant 17 mois, j’ai été recueilli et caché dans des familles catholiques. J’ai changé 2-3 fois de cachette par sécurité. Quand j’arrivais quelque part, j’allais d’abord dans le grenier pour voir comment je pourrais fuir par les toits s’ils venaient me chercher. Chaque coup de sonnette m’effrayait. Je rêvais chaque nuit que j’étais poursuivi. Pendant 17 mois, je ne suis sorti en rue que 2 ou 3 fois. Cette claustration était pénible pour un garçon de 12 ans. Je me sentais traqué et vivais dans la terreur d’être repris. De plus, en ces temps de pénurie et de rationnement, étant en pleine croissance, je souffrais souvent de la faim.

J’étais très malheureux. Pour la première fois, je me retrouvais absolument seul, séparé de mon père caché ailleurs. Je priais tous les jours en pleurant Dieu de me rendre ma mère et ma sœur déportées. Pour mettre toutes les chances de mon côté, je priais dans ma religion et dans celle de mes hôtes catholiques. Je me disais qu’en priant deux Dieux, elles reviendraient plus vite. J’étais sûr qu’elles reviendraient car j’avais totalement confiance en Dieu…

Ces familles étaient très gentilles. Elles me traitaient comme leur propre enfant. Elles m’ont consolé, caché, sauvé, en prenant des risques. Je tuais le temps en lisant toute leur bibliothèque. Je m’identifiais au Comte de Monte-Cristo : j’étais l’Edmond Dantès des Campines. J’aidais au ménage. Monsieur Pieri, un brave homme, pratiquait la gouaille bruxelloise : quand je pelais les pommes de terre en y laissant des nœuds, il me disait : « Simon, tes patates me regardent de travers », et je riais, je riais… Là je n’étais pas caché : j’étais terré.

Oui, oui, j’en ai connu des confinements.

Mais, malgré mon jeune âge à l’époque, j’ai toujours gardé le moral, la volonté et l’espoir de surmonter l’épreuve.

C’est ce que je souhaite à chacun d’entre nous aujourd’hui : affronter avec courage et prudence l’épreuve de cette terrible épidémie et la surmonter.

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