«Madame Wilmès, comment anticipez-vous la circulation du virus sur le moyen terme?»

«Madame Wilmès, comment anticipez-vous la circulation du virus sur le moyen terme?»
Belga

Vendredi dernier, après la réunion du Conseil National de Sécurité, Sophie Wilmès a annoncé la prolongation du confinement jusqu’au 19 avril. Objectif ? Combattre le Covid-19 comme un seul homme ! Aucune nouvelle mesure n’a été annoncée, si ce n’est un renforcement de la répression : les personnes qui ne respecteront pas les règles du confinement seront sanctionnées d’une amende (1) perceptible sur le champ. Aujourd’hui, nos libertés sont à nouveau restreintes et les gouvernements nous disent : population, vous serez responsable de l’échec ou du succès collectif. L’Etat nous confine mais que fait-il pour l’humain à l’heure où l’élan solidaire est essentiellement civil, associatif et citoyen ?

Alors que l’organisation mondiale de la santé (OMS) recommande aux Etats de veiller en priorité aux besoins des populations vulnérables, c’est la société civile qui, et encore bien plus que d’ordinaire, pallie l’incompétence de nos dirigeants en colmatant les brèches, comme elle le peut, avec des bouts de ficelle. Chez nous, les compétences politiques restent morcelées, entremêlées et dispersées, entre les différents niveaux de pouvoir, si bien que l’élaboration d’une réponse proactive, globale, cohérente et efficace semble impossible. En dehors du confinement, de la répression et de quelques promesses financières, c’est comme si le gouvernement n’avait qu’un plan a minima et à court terme, de gestion de la crise sanitaire.

Enfermés mais productifs

Voiture de police à la personne assise dans l’herbe : « vous devez rester en mouvement, il est interdit de s’asseoir » (Bois de la Cambre, 28 mars 2020). Quel curieux début de printemps que celui de 2020 où les bancs publics sont cadenassés : interdiction de s’asseoir, ici ou là. On nous dit de faire du sport et de nous aérer, mais nos corps doivent rester en unités conformes à nos « silos de confinement » évoqués par la première ministre. Presque schizophrénique, la Belgique nous enferme tout en nous incitant à toujours produire et travailler. Par ailleurs, le discours médiatique et politique pousse à l’intensification du contrôle social, incite à la délation et joue sur le sentiment de peur de la population. Pourtant, si le risque de contagion est certes important – avec un taux de reproduction du virus évalué à 2,79 – (2) et que le taux de mortalité est considérable pour les personnes âgées et/ou fragilisées, il reste relatif pour l’ensemble de la population. En date du 29 mars 2020, il est de 4 % en Belgique.

Des modèles de lutte

L’OMS, quant à elle, ne préconise pas le confinement de toute une population mais un dépistage à grande échelle et la quarantaine des personnes positives. Alors, comment les autres pays gèrent cette crise sanitaire ? La Corée du Sud s’est fait remarquer par un dépistage massif, de l’ordre de 20.000 tests par jour, une communication transparente de la part du gouvernement et la responsabilisation de la population. Là, pas de quarantaine ni de confinement mais la politique du dépistage de masse. Résultat : contrôle de l’épidémie et un taux de mortalité inférieur à ceux rencontrés ailleurs. Taïwan et le Japon suivent la même stratégie et l’Allemagne a adopté une politique semblable. La forte volonté politique, les moyens et les réquisitions des gouvernements font de ces pays des modèles de lutte contre la maladie.

Priorité au « testing »

Depuis le début, L’OMS martèle le message : « test, test, test ». Pourtant, aujourd’hui en Belgique, nous nous trouvons dans l’impossibilité de tester le plus grand nombre par manque de réactifs (!). Aussi, nous sommes obligés de prioriser le testing : d’abord, le personnel de santé et les malades, laissant ainsi de côté le pourcentage de personnes peu symptomatiques (3), ce qui entraîne une sous-évaluation importante de l’épidémie. Aussi, le virus continue à se disséminer, masqué et sans contrôle, malgré le confinement.

Avant nous, d’autres ont interpellé la manière dont la crise sanitaire est gérée et la nécessité de faire plus et mieux.

Quel plan de mobilisation ?

Alors dites-nous, Madame Sophie Wilmès, pendant que nous apprenons à vivre autrement, que nous renonçons à nos libertés fondamentales et aux rapports humains tels que nous les connaissions, quel est votre plan à moyen et à long terme ? Car oui, pour protéger les populations vulnérables et ne pas saturer les hôpitaux, nous sommes prêts au confinement ! Mais comment se positionne le gouvernement sur la possibilité d’un dépistage plus systématique et sur la question des besoins immédiats – comme les équipements de sécurité – des professionnel-le-s du social et de la santé ? Après des années de nivellement des soins de santé par le bas, vous entendez en faire une priorité mais avec quels moyens ? Où sont les plans de réquisition des entreprises, usines, laboratoires et de la main-d’œuvre, pour produire localement le nécessaire à une gestion efficace de la crise : masques, respirateurs et tests de dépistage ?

« Nous devons aller plus loin »

La Belgique est-elle devenue à ce point délocalisée que nous n’ayons plus aucun contrôle sur ce qui se produit sur notre territoire – à part la bière ? Quelles sont vos dispositions pour les personnes les plus précarisées ? Le confinement étant par définition un moyen d’action temporaire, comment allons-nous gérer sa levée alors qu’elle risque d’être caractérisée par un rebond de l’épidémie  ? Comment anticipez-vous la circulation du virus sur le moyen terme ? Enfin, comment ferons-nous face à l’inévitable crise économique majeure à venir ? Ce sont là les questions qui nous importent à nous, membres de la société civile et travailleuses et travailleurs de la santé et du social ; celles que les journalistes auraient dû vous poser lors de la conférence de presse du 27 mars 2020, en lieu et place des « combien de temps pouvons-nous passer dans les espaces verts ? ».

Nous laissons la conclusion au Directeur général de l’Organisation mondiale de la Santé dans son allocution du 26/03 au sommet du G20, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus : « Des restrictions drastiques des interactions sociales et de l’activité économique ont été imposées dans nombre de vos pays, avec la fermeture des écoles et des entreprises et le confinement des populations. Ces mesures atténueront l’épidémie, mais n’en viendront pas à bout. Nous devons aller plus loin. Nous devons immédiatement constituer et élargir un vivier d’agents de santé qu’il faut former et déployer afin de détecter, tester, isoler et traiter chaque cas, dont il faut également chercher les contacts. Ce n’est pas une option, c’est une obligation. (…) Réorientez la force industrielle de vos nations pour contribuer à cet effort. Catalysez la production mondiale pour qu’elle se concentre sur les outils dont nous avons besoin maintenant pour sauver des vies. »

*Carte blanche cosignée par 342 signataires issus du monde médical, thérapeutique, hospitalier et de la société civile.

(1) Sanctions : amende de 26 à 500 euros, voire emprisonnement de huit jours à trois mois.

(2)  C’est 2 fois plus que la grippe mais 4 fois moins que la rougeole

(3)  30 % des cas sont asymptomatiques.

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