«Le confinement pour penser l’école et penser l’humain»

J’ai trois adolescents à la maison qui reçoivent depuis le début du confinement du travail de la part de leurs enseignants via une plateforme. Si au départ je trouvais important qu’ils gardent le lien avec l’école et que leur journée soit structurée autour de ce lien, la démarche s’est très vite avérée problématique. En effet, mes enfants se retrouvent face à des semainiers qui pour être respectés exigent des heures et des heures de travail scolaire au quotidien. De plus, plusieurs enseignants ne respectent pas la circulaire ministérielle et continuent à avancer dans la matière avec un chantage à l’appui : vous serez interrogés là-dessus dès le retour en classe. Quel abus de pouvoir !

J’estime que cet enseignement à distance est dans ses excès néfaste. Nos enfants vivent en cette période une situation très stressante. Faut-il ajouter un stress scolaire à ce terrible confinement ? Est-ce si grave que cela si nos ados glandent, rêvassent, font du sport ou se goinfre de séries Netflix pendant quelques semaines ? Dans quelle société productiviste vivons-nous pour que l’ennui, la lenteur, la non-activité soient à ce point maudits ? J’ai été témoin en tant qu’enseignante d’une discussion interpellante sur la plateforme de mon établissement. Une de nos élèves souffre du Covid et n’est évidemment pas en état de réaliser les travaux exigés. Pourtant, certains collègues ont malgré tout insisté pour qu’elle rende ses devoirs le plus vite possible ! Il me semble que nous avons perdu là tout bon sens ! Quand un élève est absent en temps normal en classe, personne ne se permettrait de lui adresser de telles directives.

Un système de cours en ligne terriblement intrusif

Ma réflexion voudrait dépasser le cadre de la crise sanitaire que nous vivons. L’enseignement en Belgique est en train de prendre une direction dont la pandémie n’est que l’accélération. En effet, de plus en plus d’établissements scolaires ont fait le choix de l’école numérique. Parmi les outils utilisés, on trouve le journal de classe en ligne. Cette application (via des notifications sur le smartphone) permet à l’école de rendre compte aux parents pratiquement en temps réel de ce qui se passe à l’école : les notes de leur enfant, son comportement en classe, le calendrier de ses travaux à domicile, etc. Il me semble qu’au nom de la transparence, cet outil nous fait basculer dangereusement du côté de la surveillance. Avec tous ses travers : perte de la responsabilité (c’est l’algorithme qui annonce à la place de l’élève une mauvaise note aux parents), perte de la confiance (l’élève ne peut plus faire preuve d’honnêteté, tout est déjà dit) et intrusion permanente de l’école dans la vie familiale. Les dérives de ce type d’outil sont nombreuses. Il suffit de lorgner du côté de la Chine pour réaliser jusqu’où il est possible d’aller dans la surveillance numérique. Nos élèves seront-ils bientôt notés et géolocalisés comme les citoyens chinois ? Et les professeurs ? Seront-ils aussi notés en fonction de la réussite aux examens externes de leurs élèves, de la qualité de leurs cours en ligne, de la quantité de message d’encouragements envoyés à leurs élèves ? Subiront-ils bientôt le même horrible sort que les vendeurs.euses des grandes enseignes dont le client est invité à apprécier le service après coup ?

L’avenir et l’évolution du métier

Je suis franchement inquiète pour l’avenir de ma profession. Les cours en ligne que nous pratiquons actuellement en temps de corona pourraient devenir la norme et changer radicalement le métier d’enseignant. En effet, pourquoi se rendre encore à l’école (dont les locaux sont d’ailleurs souvent vétustes et énergivores) alors que les professeurs seraient tout à fait équipés pour mener des « tutos » devant la caméra au départ de leur domicile ? Pourquoi continuer à accueillir les élèves dans des bâtiments physiques alors que tout est à portée de main sur les écrans à la maison ?

Pourquoi ? Parce qu’avant d’être un lieu de transmission de savoirs et de savoir-faire, l’école est l’endroit par excellence où l’enfant apprend à vivre avec les autres. C’est l’école qui façonne notre humanité, qui nous fait exister parmi les autres dans une myriade de visages, d’humeurs, de caractères, de corps qui transpirent, rigolent, se chamaillent, se liguent, s’évitent ou s’attirent, se cherchent, s’appréhendent et grandissent ensemble. Tout ce qui nous manque tant dans ce confinement, l’école nous l’offre. Ce trésor est à mes yeux ce qu’il y a de plus précieux dans notre société. Puissions-nous donc le préserver malgré les coupes budgétaires, malgré le lobbying énorme des plateformes numériques, malgré notre obsession de la compétition et du rendement, malgré notre dépendance quasi maladive aux écrans. Ceux-ci ne remplacent pas les contacts en chair et en os, c’est au moins ce dont la pandémie devrait nous faire prendre conscience.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches