Virus et humains, maîtrise ou cohabitation?

Virus et humains, maîtrise ou cohabitation?
PHOTOPQR/NICE MATIN/MAXPPP

Julie Hermesse.
Julie Hermesse.

Frédéric Laugrand.
Frédéric Laugrand.

Olivier Servais.
Olivier Servais.

La crise actuelle du coronavirus met au jour un paradoxe : une société démocratique, attachée à la liberté individuelle, accepte soudainement de mettre entre parenthèses une partie de ses droits les plus fondamentaux (liberté de mouvement, de rassemblement, de travail) pour se transformer en un Etat policier, avec ses contrôles généralisés, ses fermetures imposées, sa clôture des frontières, bientôt son couvre-feu et cela en quelques jours à peine et pour une durée indéterminée. Dans ces circonstances, on observe comment la rhétorique de la guerre contre un ennemi invisible permet de légitimer la mise en œuvre de mesures radicales. On peut se réjouir des solidarités qui émergent envers et contre tout dans ces moments de crise et du dévouement incroyable du personnel soignant. Mais ne se trompe-t-on pas en partie d’ennemi ?

En tant qu’anthropologues attachés à saisir les catastrophes, il nous paraît opportun de reposer une série de questions fondamentales que révèlent le covid-19. Toute catastrophe révèle en effet les valeurs et les modèles qui nous guident et définissent nos êtres au monde.

Virus et populations autochtones

Les humains ont toujours vécu avec des bactéries, des microbes et des virus. Ce sont ces micro-organismes qui nous forment et « nous construisent », pour reprendre le mot de Marc-André Selosse (2). Les recherches actuelles sur le microbiote illustrent à quel point les micro-organismes sont des espèces compagnes de tout être vivant. Les humains ont toujours vécu en compagnie des virus, apprenant à leur résister ou à ruser avec eux. En Extrême-Asie, des peuples vivent depuis des millénaires avec les chauves-souris, ces réservoirs de pathogènes, hébergeant presque tous les virus sans jamais y succomber (rage, Lyssavirus, SRAS-cov, Hendra, Ebola, Nipa, des paramyxovirus, etc.). Ces peuples consomment leur chair, vivent près de leurs arbres, en font même exceptionnellement des animaux de compagnie et louent leurs capacités revivifiantes, preuve s’il en est que pour eux, cette cohabitation est viable (3). Un exercice spéculatif s’impose à nous… Serions-nous devenus à ce point fragiles qu’on ne sait plus résister à des zoonoses d’une gravité relative, ces maladies que les animaux transmettent aux humains ? Sommes-nous victimes d’un affaiblissement général de nos systèmes immunitaires ? Si l’hygiène a fait gagner et prolonger des vies, est-on allé trop loin ? Et quelles responsabilités attribuer à nos styles de vies (pollution, stress, malbouffe, sédentarité) ?

Pour l’humain, l’ennemi à abattre doit-il être le virus qui n’a pas d’autre intention que de se reproduire et qui existe en grand nombre à la surface du globe ? Plus de 200.000 virus et bactéries dont l’anthrax mortel, attendraient la fonte de la banquise pour se répandre… (4)

Pas de doute que pour survivre, l’humain doit apprivoiser les virus, vivre avec eux. Plusieurs peuples asiatiques, par exemple, s’allient aux oiseaux en s’inspirant de techniques de chasse pour pister les virus (5). Au lieu de nous effrayer, les chauves-souris, les rats et les cafards, experts en cette matière, devraient donc nous inspirer. Le bio-mimétisme permet des prouesses (6). Du côté des virus, on songe à leur usage pour la découverte de nouveaux matériaux (7). Pour rester dans le registre des chauves-souris, n’ont-elles pas inspiré L. de Vinci et sa machine volante ? Leur immunité et leur longévité sont prometteuses si les humains savent comprendre et s’allier à elles, dans la perspective qu’ouvre Donna Haraway (8).

Dans cette logique qui figure au cœur du vivant, rappelons que plus un être est en contact avec des pathogènes, plus son corps tend à se renforcer et à résister. Ne faut-il pas revoir notre médecine pasteurienne, réduire l’usage excessif des antibiotiques, celui des détergents chimiques et, bien entendu, en finir avec les pesticides les plus agressifs, bref, tempérer notre approche d’aseptisation des corps et de l’environnement ? Il est à craindre que cette crise du coronavirus nous oriente malheureusement à l’opposé avec ces désinfectants hydroalcooliques dont on préconise un usage massif mais dont on connaît les conséquences néfastes…

Cohabiter avec les virus, c’est donc vivre au contact du vivant, s’allier à d’autres animaux ou végétaux. La peur des zoonoses est légitime mais l’ennemi n’est pas celui qu’on croit.

La stratégie de la maîtrise et de l’aseptisation

À l’opposé des pratiques de cohabitation avec les virus, les populations occidentales se sont lancées dans un projet d’éradication des virus. Il s’agit de les mettre à distance (confinement) et de les éradiquer en adaptant notre immunité (vaccins).

L’histoire montre que la logique du confinement est presque aussi vieille que l’humanité. Nos imaginaires se souviennent encore du confinement des lépreux, il y a plus de deux mille ans, ou des politiques assez similaires lors de la grande peste. Confiner pour contrôler. Cet isolement forcé n’a guère de sens en dehors de l’Occident individualiste ou des régimes totalitaires.

Aujourd’hui, l’argument mobilisé pour défendre cette pratique séculaire est qu’elle permet de sauver les plus fragiles et qu’elle facilite la gestion des malades par les systèmes de santé publique. Il est à cet instant trop tard pour déroger au confinement en lui substituant d’autres stratégies, mais cette option interroge. Cette focale sur le cloisonnement exacerbe en effet les conditions de vie inégales (économique, genre, logement, accès aux espaces verts privatifs, compétences pour accompagner la scolarité…), elle comporte un coût social démesuré (troubles psychologiques (9), hausse de la violence domestique (10), etc.) et bien sûr économique. Il est à parier que ces coûts se répercuteront massivement sur les plus fragiles qui perdront leur emploi et souffriront de futures coupes budgétaires (aide sociale, santé, culture, enseignement, recherche, etc.).

Pourquoi avoir laissé s’installer un emballement médiatique au lieu de s’inspirer d’autres stratégies adoptées en Corée du Sud ou à Taïwan ? Très réactifs, avec un dépistage de masse, un filtrage approfondi, une éducation aux épidémies depuis des décennies, une industrie nationale pour les produits sanitaires, ils ont cartographié l’épidémie et fait preuve de transparence dans la communication et l’usage des données. En Occident, les médias amplifient la peur à coup de chiffres de décès et autres statistiques incomplètes et renforcent in fine cette logique de la maîtrise (11). Sans test et sans un large échantillonnage maîtrisé, les chiffres ne sont plus que du marketing et de la simulation. Ils alimentent une atmosphère paranoïaque, le repli sur soi et les vieux démons de l’individualisme, à l’image de cette course au papier toilette. Le nombre d’asymptomatiques n’étant pas répertorié, les experts se disputent dès lors sans véritable base statistique fiable.

Pourtant le virus cache quelque chose de plus sérieux. Au cœur du problème figure sans doute notre incapacité à intégrer de la complexité et notre penchant à ne trouver des solutions que dans l’urgence. On retient ainsi l’âge comme un facteur majeur de risque, mais on oublie que c’est surtout la nature de la relation entre les plus âgés et les plus jeunes qui génère le risque, comme en témoigne, par exemple, le différentiel de décès entre deux populations âgées que sont celles de l’Allemagne et de l’Italie. Dans le cas allemand, il demeure en majorité une forte autonomie des lieux de vie entre générations, là où, dans le cas italien, l’interaction, voire la cohabitation, prédominent (12). On songe aussi à la pollution atmosphérique, très importante à Wuhan, en Italie du Nord, en France et en Espagne qui constitue un autre facteur décisif (13). Bref, en croisant de multiples disciplines, on peut saisir la complexité et agir adéquatement.

Les dessous des stratégies

Au final, cette crise nous détourne du véritable ennemi. Ce n’est ni le coronavirus, ni les chauves-souris ni le pangolin qu’il faut incriminer, mais ceux qui nous forcent à rationaliser pour rentabiliser, à concurrencer plutôt qu’à collaborer, et à développer des économies prédatrices à n’importe quel prix. Car, les défaillances de notre système de santé actuel ont bien aussi pour cause les politiques d’austérité qui ont affaibli les milieux hospitaliers pendant des décennies. Les universités y ont goûté tout autant. On voit pourtant ici combien le rôle des soignants et des chercheurs de toutes les disciplines est nécessaire. En un temps record, plusieurs universitaires ont, par exemple, conçu un test bon marché, non dépendant de réactifs et duplicable à l’infini. Or hôpitaux et universités sont des biens publics, non rentables au sens financier, à court terme, mais indispensables pour imaginer des solutions, et donc très rentables à long terme. Cessons de les mettre sous pression. Anticipons même, taxons ceux qui profitent des crises, pour refinancer et sanctuariser le bien commun. Changeons nos comportements et repensons nos liens avec les êtres vivants dont nous dépendons en raison de notre position à l’extrémité du réseau trophique. Sans l’autre, sans humain, animal ou végétal, et sans coopération, nous ne sommes plus rien. Et pour ce faire, il nous faut nous affranchir un peu de l’aseptisation et de la maîtrise pour anticiper et cohabiter avec les virus. Le vaccin à trouver n’est ainsi pas seulement celui du coronavirus, mais un vaccin contre le modèle de développement qui domine actuellement notre monde.

*https ://www.cartaacademica.org/

(1) Julie Hermesse, De l’ouragan à la catastrophe au Guatemala, Paris : Karthala, 2016.

(2) Marc-André Selosse, Jamais Seul. Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations, Paris, Actes Sud, 2017.

(3) F. Laugrand et A. Laugrand, « Mortifères ou vivifiantes, Les chauves-souris vues par des Autochtones aux Philippines », Anthropologica, 62, 2020 : 48-69.

(4)  National Geographic

(5) F. Keck, Les sentinelles des pandémies. Chasseurs de virus et observateurs d’oiseaux aux frontières de la Chine, Zones sensibles, 2020.

(6) G. Chapelle, M. Decoust, Le Vivant comme modèle, Paris : Albin Michel, 2015.

(7) Maxisciences

(8) D. Haraway, Staying with the trouble. Making kin in the Chthulucene. Duke University Press, 2016.

(9) Futurascience

(10) RTBF et Courrier international

(11) Futurascience

(12) Radio Canada

(13) Futurascience

Les chroniques de *Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site :

« Assange et les biais cognitifs », par Vincent Engel et Annemie Schaus

« Emir Kir : les effets délétères d’une démagogie tolérée », par Marc Uyttendaele

« Métamorphoses d’une carte : du Goulag du coton aux Nouvelles routes de la soie », par Yves Moreau

« L’effet des décisions judiciaires sur l’opinion publique n’est pas nécessairement là où on le croit », par Olivier Klein

« Lettre ouverte au Roi : le temps est venu d’être créatif », par Anne-Emmanuelle Bourgaux

« L’individualisation des droits sociaux : d’où vient-on ? où va-t-on ? », par Michel Gevers

« Répondre au populisme ? », par Yves Cartuyvels

« Quand Patrick Chamoiseau écrivait : « Esquisser en nous la voie d’un autre imaginaire du monde… » », par Sophie Klimis

Désormais les « minettes » sont aussi des auteures, par Nathalie Frogneux

Coronavirus: être proches… à distance?, par Laura Merla

Chroniques brésiliennes ou le Brésil sous Bolsonaro, par Michel Gevers

*Carta Academica

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