«Covid-19 : de la crise sanitaire au risque psychologique»

«Covid-19 : de la crise sanitaire au risque psychologique»
AFP

Covid-19, pandémie, confinement, ces mots nous sont désormais familiers. Selon des épidémiologistes de premier rang (1), le choix du confinement tel que nous le connaissons s’impose pour réduire l’engorgement des services d’unité de soins intensifs (USI) et ainsi diminuer la mortalité. Cette guerre sanitaire est exigeante pour nos populations et nos modèles de compréhension se heurtent au caractère inédit de la situation.

Une étude de synthèse publiée dans la très réputée revue médicale The Lancet passe en revue les recherches scientifiques portant sur les effets psychologiques des confinements passés : du Sras (Severe Acute Respiratory Syndrome), d’Ebola et de la grippe équine (2). Selon cette étude, le personnel hospitalier confiné dans la situation du Sras présente un risque de présenter une souffrance psychologique parfois persistante telle que des signes de stress aigu, de la fatigue, de l’irritabilité, des conduites de retrait et de détachement des autres et des troubles de la concentration. Plus préoccupant encore, au cours des 3 années suivantes, le risque est 4 fois supérieur de manifester un trouble de stress post-traumatique chez les enfants mis en quarantaine. Chez les soignants, le risque de dépression est 3 fois plus élevé que chez les non-soignants. Toutefois, nous ne sommes pas égaux au regard du risque psychologique, les personnes en souffrance mentale avant la quarantaine, en précarité économique sont plus à risques ainsi que les soignants au contact avec leurs patients contaminés.

Un point essentiel concerne la durée de la quarantaine, le risque de souffrance psychologique étant plus élevé lors des périodes de confinement longues. Par ailleurs, la peur de la contamination persiste durant les mois suivants la levée de la contamination, ce qui réduit les contacts sociaux durablement. La crainte de manquer de ressources de première nécessité est un facteur aggravant également, comme c’est le cas lorsque les informations fournies à la population manquent de précision et de cohérence, la « crainte du pire » s’impose à nos esprits. À ces facteurs de risque s’ajoutent l’angoisse des pertes financières, ce qui expose davantage les personnes aux revenus faibles à la souffrance mentale durable.

Les facteurs de protection en période de confinement

Dès lors, protéger le pouvoir d’achat, limiter les « fake news », rassurer la population sur l’absence de pénurie alimentaire, favoriser les échanges sociaux notamment en permettant l’accès non coûteux aux technologies de communication est un ensemble de mesures préventives des troubles psychologiques. Un point essentiel est de prendre soin des soignants, notamment en favorisant les solidarités entre eux, en respectant les engagements pris par les directions des hôpitaux et des responsables politiques (par exemple, procurer de masques en suffisance).

Pour les jeunes en âge scolaire, les soutiens fournis par vidéoconférence, par e-learning doivent être structurés et l’accès aux ressources informatiques assuré par les pouvoirs publics. Renforcer le sens de l’altruisme est important, notamment en offrant aux personnes qui le souhaitent de participer aux services de première nécessité.

Même si ces recommandations basées sur les épidémies décrites précédemment sont essentielles, il nous faut signaler le caractère inédit de la présente pandémie. En l’occurrence, le confinement est global (et pas seulement centré sur les groupes à risques) et la durée est incertaine, son efficacité n’est pas encore visible et les traitements médicaux utiles sont sujets à controverse. L’incertitude est source d’inquiétude, il s’agit d’une observation confirmée depuis longtemps par les neurosciences montrant que la majorité des humains sont aversifs aux situations incertaines, ce qui est concomitant à des réactions cérébrales bien précises (3).

Violences conjugales faites aux femmes

Le retour d’expériences récentes des associations de parents d’élèves signale notamment une augmentation des violences intrafamiliales, souvent en présence de leurs parents. Ce que certains décrivent comme un risque de « séquestration légale » est compatible avec l’augmentation de la colère et de l’agressivité lors des périodes de confinement que d’autres pays ont connues par le passé. Fournir aux populations à risques la possibilité de donner l’alerte par SMS ou par téléphone représente une mesure à la fois préventive et de protection.

Confinement et comportements addictifs

Un autre aspect négatif de ce confinement concerne l’augmentation des conduites d’alcoolisation, de consommation de drogue et le recours aux jeux vidéo et de hasard et d’argent en ligne. En effet, d’abord utilisées comme rempart à l’angoisse provoquée par l’épidémie et le confinement, ces consommations en augmentation peuvent avoir des effets, y compris, en favoriser les violences familiales.

Nous ne possédons pas d’information précise sur ces changements de comportement , mais des professionnels de la santé ont déjà exprimé leur inquiétude, notamment lorsqu’il s’agit de patients souffrant en traitement. Une étude menée par des chercheurs de l’Université Libre de Bruxelles (Pr Xavier Noël et Mr Florent Wyckmans) est actuellement en cours de réalisation et les premiers résultats donneront une première indication des tendances observées.

Afin de limiter le risque de perte de contrôle des comportements addictifs, la continuation des soins est ici essentielle. Les soignants sont invités à poursuivre les traitements en cours par téléphone ou par Skype.

Les recommandations

L’une des recommandations principales consiste à établir des rituels de vie, lesquels permettent de fournir des repères temporels bien utiles à structurer le fonctionnement mental de chacun (temps des repas, des mesures d’hygiène, etc.).

La délimitation des espaces est un autre point important. En effet, définir des lieux communs, fussent-ils de petites tailles et des espaces privatifs séparés est de la plus haute importance, notamment lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins affectifs des adolescents, à la fois soucieux d’établir un contact avec leur proche, mais aussi de s’isoler pour notamment interagir confidentiellement avec leurs pairs sur les réseaux sociaux.

Une autre recommandation consiste à responsabiliser chacun des membres de la famille en leur attribuant des tâches à réaliser pour le bien commun, et cela à la mesure des possibilités de chacun. Un autre point crucial consiste à favoriser le dialogue et l’expression des émotions au sujet des circonstances sanitaires exceptionnelles que nous traversons. Les enfants entendent naturellement parler de la dangerosité du virus, lequel peut causer la mort des anciens, parfois ils ont l’âge de leurs grands- ou arrière-grands-parents. Une information claire et adaptée aux capacités de compréhension des petits est très utile. En effet, selon ces professionnels de l’enfance qui se basent sur leurs travaux de recherche au sujet des réactions aux événements traumatiques, communiquer honnêtement en famille en tenant compte du niveau de développement et de compréhension des enfants représente une mesure barrière contre les réactions traumatiques infantiles. En cas de débordement et de comportements tels que l’isolement inhabituel d’un enfant ou sa colère excessive, des services d’aide sont disponibles. Par exemple, une permanence téléphonique est organisée par les services de pédopsychiatrie pour les situations d’angoisses ou de stress problématiques des enfants et des parents, ainsi que les états psychopathologiques aigus avec des psychologues et des pédopsychiatres (4).

Pour finir, un cas particulier, mais courant concerne les enfants de parents séparés. Une vision strictement sanitaire invite l’enfant à rester dans l’endroit où il fut confiné en première intention. Toutefois, même si une période de confinement de 14 jours s’avère utile pour éviter la propagation éventuelle du virus, des contacts répétés à travers les réseaux sociaux sont recommandés, dès lors que la décision a été clairement justifiée à l’enfant.

Pour résumer, l’expérience inédite de confinement que nous traversons peut être une formidable opportunité pour renforcer les liens entre les personnes vivant ensemble. Toutefois, les écueils sont nombreux et des mesures simples pourront utilement faciliter la vie en commun ainsi que réduire l’apparition de troubles psychologiques au cours du temps.

(1) Ferguson et al., Impact of non-pharmaceutical interventions (NPIs) to reduce COVID-19 mortality and healthcare demand (16 mars 2020), Imperial College London.

(2) Brooks et al., The psychological impact of quarantine and how to reduce it: rapid review of the evidence (14 mars 2020), The Lancet.

(3) Hsu et al., Neural systems responding to degrees of uncertainty in human decision-making (2005), Science 310, 1680-1683.

(4) Par exemple, le service de l’Huderf joignable au 02/477.31.80 De 9h à 16h30, Du lundi au vendredi.

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