«Reconstruire la ville par le bas»

«Reconstruire la ville par le bas»
Belga.

Il y a sans doute des débats post-corona intéressants. A propos de l’ouverture et de la fermeture des frontières et à quelle échelle. Sur le nationalisme autoritaire ou la solidarité internationale renouvelée. Sur les nouvelles règles en matière de voyage, de mobilité et de comportement. Sur l’abolition des dettes non remboursables. A propos de la récession, de la dépression ou de la reprise. Sur la répartition des revenus. Sur la réduction des pouvoirs d’exception. Sur la question des applications utiles ou perturbant la vie privée. Sur l’avenir de l’Union européenne. Sur la relance du marché, le renforcement du secteur public ou d’autres mesures de transition éco-sociale.

Je veux parler ici de Bruxelles et, par extension, des autres grandes villes. Bruxelles, parce que c’est une ville-région, une ville aux compétences régionales. Avec un gouvernement, qui a son propre espace politique.

Indispensable cohésion sociale

D’abord quelques constats « corona ». La lutte contre la pandémie a montré que le cœur du vivre ensemble repose sur la cohésion sociale, de bons services publics et une large accessibilité. Dans le confinement, nous avons expérimenté la différence entre besoins de base et luxe. Il est essentiel de disposer d’un logement de qualité et suffisamment spacieux, de services publics, d’un système de soins accessible, d’un espace public de qualité et surtout de verdure, de nourriture, d’éducation… Et aussi de culture, à en juger par les nombreuses représentations en ligne. En outre, la dépendance dysfonctionnelle du marché mondial et des fournisseurs privés doit être ajustée en se concentrant sur la chaîne courte et les capacités de production locale.

Soutenir un système plus résilient, plus équilibré et plus social

La reconstruction post-corona nécessitera de forts investissements publics. Le monétarisme dominant, orienté vers le marché, communément appelé « néolibéralisme », atteint ses limites. Hayek est maintenant de nouveau remplacé par Keynes : une politique gouvernementale pour stimuler la demande collective lorsque la demande privée est trop faible. Des mesures anticycliques. Comment, combien et où ? Ce sera l’enjeu d’une épreuve de force politique réunissant les groupes d’intérêt, les sphères d’influence et les partis politiques. Il y a ceux qui veulent revenir très vite au « business as usual », restaurer le tissu précoronien, et qui veulent donc avant tout une injection financière dans le secteur privé touché. D’autres veulent un processus de reconstruction pour arriver à un système plus résilient, plus équilibré et plus social. Une reprise en transition. Plus autonome et plus circulaire. Un nouvel équilibre entre l’économie marchande, l’économie sociale et les services publics. Dans ce débat, les idéologies et leurs bases feront le poids, et les réponses seront donc différentes dans différents pays, régions et villes. La manière dont la politique tire les leçons et trace les lignes est désormais d’une importance historique. Il est bon de savoir qu’il existe plus d’un scénario.

Insuffler une énergie de solidarité

Mais les enjeux sont trop importants pour les laisser aux seuls politiques. Ce que le mouvement social, la société civile et les citoyens individuels vont faire aura également un impact. La manière de relancer l’économie ne fera pas dans l’immédiat l’objet d’un large consensus. Ne misez pas tout sur un « Grand Pact » qui mettra tout le monde d’accord. Ceux qui ont vécu la crise dans une mentalité égocentrée, qui ont inutilement accumulé des réserves, qui ont cherché les failles, qui ont demandé autant de primes que possible et qui ne se préoccupent que de relancer leur propre affaire, exigeront de lourdes subventions publiques pour relancer leur propre entreprise. Mais ceux qui ont compris que la crise a aussi montré les déficits écologiques et sociaux, qui ont applaudi les soignants chaque soir, qui ont maintenu les services en état de marche, qui ont réfléchi à la manière de se rendre utiles, eux aussi méritent d’être soutenus et encouragés pour continuer à faire la ville ensemble dans cette direction. C’est cette énergie de solidarité qui doit maintenant être mise à profit de manière structurelle. Pour une reconstruction durable et sociale de la ville. Cette cohésion ne peut pas être perdue. Elle est essentielle pour la relance. Elle a besoin d’un gouvernement facilitateur pour réellement faire partie de ce nouveau modèle socioéconomique.

Améliorer le tissu urbain et social

Ce que l’on peut commencer dès maintenant, c’est un diagnostic précis des dommages, non pas tant en termes monétaires de PIB, mais en termes de géographie sociale, de tissus et d’équipements locaux territoriaux, d’infrastructures économiques et de dommages sociaux. Ce gouvernement bruxellois va déjà réfléchir à la politique de relance. Contrairement à la reconstruction d’après-guerre, il serait peu judicieux de mettre beaucoup d’argent dans les grands travaux d’infrastructure, les routes, les métros ou les usines. Keynes oui, mais nous ne sommes plus dans le système industriel fordiste. Une injection importante est nécessaire, certes, mais dans de nombreuses interventions d’acupuncteurs restaurant et améliorant le tissu urbain et social. Et cette mise en route concerne principalement la production de la vie quotidienne et des équipements collectifs. Ce ne sont pas tant les grands acteurs, certainement pas les multinationales ou les banques, ni les grands projets qui attireront l’économie. Il s’agit d’un accompagnement économique à la (lente) reprise de la vie sociale.

Autopsier les quartiers

Bruxelles compte 118 quartiers habités. La moitié d’entre eux sont résidentiels, plutôt monofonctionnels. En plus de la fonction résidentielle, l’autre moitié a également une fonction centrale pour les quartiers environnants. Faire un diagnostic précis de la façon dont ces 50 à 60 quartiers ont traversé la crise, des services qui étaient présents et de ceux qui ne l’étaient pas, des personnes et des familles qui étaient exclues et de celles qui ne l’étaient pas. Financer plusieurs dizaines de Contrats de Quartier de deux ans à partir du Fonds de relance keynésien. Visant une ville marchable, une économie locale, des services de base à proximité. Et regarder aussi dans quelle mesure ces équipements peuvent également lutter contre l’exclusion et la pauvreté, peuvent assurer l’inclusion sociale. Après tout, un revenu de base ne doit pas nécessairement être versé en espèces. Tout cela nécessite une interaction subtile entre le collectif, le marché et le tissu social.

Soutenir l’économie locale

Il serait bon de mettre en place une coopérative dans chaque quartier, dans laquelle les services publics, l’économie sociale, les autorités locales et les centres d’aide sociale, les petits entrepreneurs et les citoyens peuvent travailler ensemble. Il s’agit de reconstruction, mais aussi de restauration de la vie sociale, de la participation et de la démocratie. Pourquoi pas via un budget participatif ? S’appuyer sur la grande solidarité Corona au niveau des familles et du quartier, pour un quartier véritablement inclusif. Donner un coup de pouce à une économie locale dans cinquante endroits permettra de remettre rapidement l’ensemble du métabolisme sur les rails.

Il est certain que des initiatives à plus grande échelle sont également nécessaires. Après tout, il existe un Plan Régional de Développement. Il y a les politiques sectorielles. Mettez-les en marche dans la reconstruction. Développer une industrie urbaine dans la zone du canal pour produire soi-même ce qu’on a manqué. Et faire enfin quelque chose pour combler les grands trous dans la cohésion spatiale de la ville : donner aux quartiers du canal densément peuplés un vert urbain et connecter ces structures vertes et bleues dans tout le centre-ville ! Et accompagner tout cela avec une politique culturelle enthousiasmante du quartier jusqu’au monde. Cela aussi, c’est de la reconstruction.

Créer un nouveau lien avec le monde

La régénération exige avant tout un plan sociétal, avec un support à différentes échelles. Il ne s’agit plus d’un plan purement économique dans lequel chaque ancienne activité est remise en route avec l’argent des contribuables. L’économie doit servir une ville améliorée, avec plus de résilience, avec de meilleures infrastructures et équipements, avec plus d’inclusion sociale et d’égalité. De là, on peut aussi imaginer un nouveau lien avec le monde. Dans les réseaux urbains, entre les villes-régions, dans le projet européen. Avec le souci de la sécurité et de la santé. De là, il faudra aussi résister à la tentation autoritaire, au populisme national, au racisme et à d’autres formes de repli sur soi. La discipline corona solidaire peut être convertie en une forme de vie commune plus agréable.

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